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    Vide

    Défi lancé par Elea - 500 mots sur le vide.

    C’est un petit bonhomme sur le carreau de la fenêtre. Le doigt tremblant qui l’a tracé dans la buée ne lui a pas fait de visage. Il est assis et regarde dehors et à l’intérieur en même temps. La jeune fille ramène sa main contre ses genoux, et appuie son front contre les carreaux glacés de la fenêtre. Elle reste ainsi, assise sur le rebord de la fenêtre qui écorche la peau de ses jambes. Elle reste ainsi, assise à regarder dehors et à l’intérieur en même temps, comme le petit bonhomme dessiné sur le carreau. Elle fixe obstinément un point lointain qu’elle seule peut distinguer. Elle n’est maintenant plus qu’une créature famélique recourbée sur elle-même, dont les vertèbres semblent percer la peau de son dos. Son âme s’est depuis longtemps perdue dans une forêt noire, une nuit où une tempête de neige faisait rage au dehors. Sa conscience mourut seule dans la neige, et jamais elle ne reparut. 

    Tout ce que fait la jeune fille, c’est faire crisser son ongle rongé contre le carreau. Elle est loin, très loin, et pourtant si près de celle qui danse là… Elle peut presque la toucher, si seulement elle pouvait tendre le bras plus loin… Elle tangue, elle se balance, inanimée et pourtant éveillée, au-dessus d’un vide que ses yeux froids ne discernent pas. Ils ne discernent rien. Ils sont fixés sur un point lointain, et personne ne sait ce qu’ils voient, figés dans des orbites qui ne sentiront plus jamais s’abaisser leurs paupières. Ses cheveux blancs retombent en touffes sales et emmêlées de chaque côté de son crâne. Ils n’ont jamais été blancs, en vérité. C’est le givre qui leur a donné cette couleur, et de petits cristaux y scintillent comme un tissu de givre. Elle se teint d’un blanc de neige. Des taches bleues sont apparues par endroit sur son corps, le froid étend lentement son territoire sur ce corps qui tangue au fond de l’oubli. 

    Le mince filet d’air qui entre et sort de ses lèvres dans un sifflement est dérisoire. Elle inspire si peu que c’est comme si elle ne respirait plus du tout. La seule chose qui la maintienne hors de la neige est les petits bonshommes qu’elle dessine sur le carreau. 

    Elle est glacée, elle frissonne, mais ne peut resserrer ses bras paralysés contre son corps. Le souffle imperceptible qui s’échappe de ses lèvres violacées étale un cercle de buée sur la fenêtre. Elle esquisse un mouvement. Elle est aussi lente que la chute des flocons de neige, mais elle tente, sans véritablement en avoir conscience, de faire réagir son bras gauche. Entravée par le givre, elle semble statue de glace qui sort lentement de sa prison. Son index bleuâtre, rongé jusqu’à la chair, vient tracer sur buée un autre petit homme, qui n’a pas de visage, et qui regarde à la fois dehors et dedans. Et le bras retombe aussi lentement qu’il s’est levé, alors qu’on jurerait entendre la glace craqueler sous sa peau immaculée.

    Oppressée par les murs du passage, elle ne peut que tendre une main vers la lumière qui danse au loin, pure comme le froid qui la sait s’abandonner. Ses membres sont paralysés, et ses pas s’arrêtent là. Elle n’ira pas plus loin, mais ne peut pas non plus reculer. Alors elle reste ainsi, le bras tendu, à fixer la lumière qui virevolte au loin comme un papillon aux ailes de glace. 

    C’est un petit bonhomme sur le carreau de la fenêtre. Le doigt qui l’a tracé sur la buée ne lui a pas fait de visage. Il n'a pas d'yeux, mais pourtant il voit dehors et dedans à la fois. On ne le remarque pas, assis dans le vide, suspendu au carreau d'une fenêtre embuée comme à cet index rongé qui le trace sans s'arrêter.

    Ca n'a pas vraiment d'importance.

    Ca n'a pas vraiment de sens.

    Vide.


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