• Réveil.

    Réveil.

     

    Le sommeil. Ce simple mot qui parait être une forteresse, capable de tout protéger. Lorsque la nuit déploie ses ailes scintillantes autour du monde, le sommeil emporte peu à peu chacun des corps vivants qui peuplent les terres. Ils succombent tour à tour aux bras de Morphée, bercés par le courant chaud et agréable des rêves que leurs soufflent la nuit et ses astres. Ne trouvez-vous pas qu'il n'y a rien de plus apaisant de savoir les gens que l'on aime endormis ? Parce que lorsqu'ils se laissent enfin aller aux berceuses de l'obscurité, plus rien ne peut leur arriver.

    Adossé nonchalamment sous une rangée de colonnes, gourde à la main, Jaris observait une personne qui lui était chère, endormie  sur son lit de soie. Les mains jointes sous la poitrine. Paisible. Cela faisait plusieurs heures qu'il était là, le regard tantôt dans le vague, tantôt sur elle. Depuis que la nuit avait drapé le château de son long manteau de sommeil, sa respiration était le seul bruit qui persistait. Le jeune homme porta sa gourde à ses lèvres, avant de reposer ses yeux sur la jeune endormie. Le haut lit semblait la propulser vers le ciel, ainsi disposé au milieu de l'immense pièce. Une longue rangée de colonnes entourait en ovale le lit et la jeune femme, protectrice. Quelques flambeaux éclairaient encore la salle d'une lumière pâle comme le ciel de novembre. Mais c'était le ciel noir d'une nuit sans étoiles qui dominait la salle au moyen de la large coupole de verre que dressaient fièrement les colonnes. Tapi dans l'ombre des colonnes, Jaris se leva, et s'approcha lentement du lit. La douleur monta en lui, jusqu'à ses yeux. Non, il ne pleurerait pas. Elle ne faisait que dormir. Il n'y avait pas de raison. Il renifla, et s'approcha du seul autre objet qui meublait la pièce. Ses doigts se posèrent avec délicatesse sur les touches d'ivoire du piano. Il s'assit. Sans bruit. Avant de rompre le silence.

     
    Lentement, ses mains se laissèrent aller à la musique. Et lentement, au bout de quelques minutes, elles se retirèrent du clavier, glissant à regret de la musique à la réalité. Musique qui lui faisait tout oublier. Qu'il avait joué de nombreuses fois. Pour elle. Pour elle, maintenant, qui dormait paisiblement derrière lui. Les sons du piano ne semblaient pas l'avoir tirée de son sommeil. Alors il rejoua, encore, et encore.
    La mélodie emplit ientôt la salle, donnant vie aux colonnes qui veillaient ici en gardiens du sommeil. La musique tourna, tourbillonna, tonitruante et légère à la fois. Les mains jouèrent, longtemps, mêlant douceur et douleur, avec l'infime espoir qu'elles finiraient par la réveiller.


    Mais il n'en fut rien.


    La belle vibrait d'un sommeil lourd d'émotion et de silence. Jaris, frémissant dans sa cape de velours sombre, referma le clavier d'une main fatiguée, délaissant à regret la chaleur d'un univers qui l'éloignait de ses peines les plus profondes. Il se retourna, et observa encore, durant de longues minutes, la jeune femme qui trônait au centre du monde à ses yeux.


    Puis il se leva, et, le pas lourd, les yeux baissés, s'approcha du lit.


    Il passa une main sur son visage, et eut un long soupir tremblant d'émotion. Elle l'ignorait parfaitement, d'une manière presque arrogante. Mains toujours jointes sous la poitrine, yeux toujours clos, la belle était recouverte d'une longue robe de soie parsemée de fleurs de jasmin. Ce parfum, habituellement discret le long de ses cheveux noisette, embaumait maintenant la pièce avec une douceur nauséabonde pour qui savait ce qu'il représentait. Et Jaris le savait. Ce parfum, c'était le bonheur et la joie de vivre qu'une jeune fille avait retrouvés, après tant de combats et de sacrifices. C'était plus qu'un souvenir, il était vivant, et rappelait à quiconque voulait ouvrir les yeux qu'elle, dormait. Apaisante et apaisée. Enfin.


    Jaris osa une main près du visage de l'endormie, avant de se raviser. Il serra le poing sous son menton, s'éloigna du lit, puis revint, s'éloigna encore, et revint; il se laissa glisser au sol contre une colonne en mordant sa main pour étouffer un gémissement.
    Ses yeux s'égarèrent à nouveau sur le corps qui sommeillait près de lui, détaillant chacun de ses traits, comme pour les graver dans sa mémoire: son visage, ses yeux clos, sa bouche entrouverte, la mèche qui caressait nonchalamment sa joue, bercée par le froid que laissait s'infiltrer les interstices dans le verre de la coupole.
    Une cicatrice encore rouge le long de sa clavicule, une autre plongeant sur son sein, une dernière, d'une couleur si vive qu'on la penserait ouverte, courant sur sa joue rougie par l'air froid. La chevelure de miel finement disposée en soleil autour de son visage, surmontée d'une fine couronne de jasmin.
    Sa main droite, égratignée entre le majeur et l'auriculaire ; la gauche ou perlait une rangée de fleurs de jasmin entre chacun de ses doigts, chacun d'eux se terminant par un ongle en pétale de cerisier. Le corset blanc délassé couvert de fines perles d'orient sur lequel reposaient les mains croisées ; la longue jupe de taffetas blanc qui tombait de part et d'autre du lit. Une nouvelle cicatrice, qui s'étire depuis la cheville de la jeune fille. Les pieds, nus, balaffrés de nombreuses égratignures couvertes de fleurs de jasmin. Ces fleurs couvraient le corps à la manière d'étoiles que l'on aurait saupoudrées... 

    Le lit, drapé de soie rouge vif, un socle d'argent remplaçant les pieds habituels. Assez large et long pour accueillir une seule personne, suffisamment haut pour que la jeune femme soit portée jusqu'au bassin d'un homme.

    Il observa encore la jeune fille. Cette plénitude qu'affichait son visage, il voulait la garder dans son esprit. Il s'approcha de nouveau d'elle, et tendit une main tremblante vers le visage angélique qu'il se refusait à toucher depuis plusieurs heures. Mais cette mèche rebelle qui jouait dans le vent le long de sa joue ne dormait pas comme le reste du corps. En prenant soin de ne pas, ne serait-ce qu'effleurer, la peau de la jeune femme, Jaris replaça délicatement la mèche derrière une oreille, où ils s'éteignirent paisiblement, la brise de vie qui narguait la silencieuse solennellité des lieux venait d'être soufflée comme une bougie quand vient le soir. Il eut un soupir de soulagement. Là tout n'était plus qu'ordre, calme et volupté, dans cette salle où régnaient les ténèbres de la nuit, le rouge sang des draps de satin, et la pâleur étrange de la jeune endormie.


    Jaris contempla encore les flammes blafardes qui vacillaient encore bravement sur les torches se refléter sur les perles et le jasmin qui couvraient le corps. Elle était belle, dans son cocon de lumière, déesse à présent parmi les déesses. Florent serra les poings pour la millième fois, et parti à grand pas écraser ceux-ci contre la colonne la plus proche. Il cogna une seconde fois, une troisième, puis il souffla longuement, retrouvant un rythme cardiaque convenable. Ignorant la douleur de ses articulations en sang, ou bien ne la perçevant pas, il revint poser un regard sombre au centre de la salle.

    -         Te voilà encore. Toute de blanc vêtue, comme si tu allais te réveiller et m'faire encore plus de mal.

    Il parlait d'une voix un peu enrouée, mais claire, et il se tenait droit, comme s'il allait se lancer dans une houleuse polémique. Elle dormait toujours. Scintillante de lumière. Rayonnante dans le silence. Silence qui devenait de plus en plus pesant et insupportable pour Jaris. Et c'est maintenant qu'elle dormait, qu'elle n'entendait plus, qu'il se décidait à lui parler. Les secrets devenaient trop lourds à porter, même pour lui.

    -          J'avais vingt-deux ans quand je l'ai rencontrée. Camille, elle s'appelait. Et malheureusement, elle ne fit pas ma connaissance lors de la période la plus glorieuse de ma vie. A cette époque, j'étais arrogant et monstrueux. A cause de mon Don, qui me dévorait chaque jour un peu plus, j'étais devenu une épave, incapable de sentiments, portant en moi toute l'horreur du monde. Je veux dire, encore plus que maintenant.
    Il la regarda de nouveau, espérant une réponse, un écho, qui ne viendrait jamais.

    -          Mais elle m'a quand même aimé. J'étais le pire homme qui soit, et elle m'a aimé. Elle m'a fait faire n'importe quoi, par la même occasion, comme m'apprendre à me servir de mon Don, par exemple. Le Don de sang... Tu parles d'un Don; le pire de tous. Ça prend ta force de vie, avant de la déchaîner, sous forme de mort et de chaos, à tous ceux qui t'entourent, amis ou ennemis. Ça me transformait en démon peu à peu, grignotant la moindre parcelle d'espoir qui pouvait vivre en moi. Un démon qui détruisait tout sur son passage. Elle m'a apprit à le contrôler, à le maîtriser. En me donnant son temps et son amour. Mais un jour... ils nous ont attaqués. Cette guilde qui veut exterminer le Don d'Hiver. Ils nous ont pris à la déloyale, en pleine nuit. Moi, Roxane, et Camille. Roxane s'est sacrifiée en nous servant de bouclier. Et moi je suis mort. Seule Camille a survécu. Enfin, ça, c'était ce qui était censé se produire. C'était ce qui comptait. Que le Don d'Hiver conserve sa puissance en restant en elle. Mais alors qu'elle aurait pu se sauver, Camille m'a donné le peu de force de vie qui lui restait pour me sauver, moi.

    Il renifla, essuya les larmes qui tentaient de passer la barrière de ses paupières. Elle ne bougeait toujours pas, le visage immanquablement figé dans un masque impassible. La rage monta en lui ; il se jeta à genoux aux pieds du lit, les mains agrippées au rebord.

    -          La femme que j'aimais et que je devais protéger est morte dans mes bras. Je l'aimais vraiment, tu sais... Et quand j'aurais du veiller sur elle, j'ai faillis à ma tâche... et ça lui a coûté la vie. Après sa mort, j'ai perdu le contrôle. Ce démon noir, mon Don de Sang... Plus jamais je n'ai réussi à m'en débarrasser. Il a recommencé  à me détruire, comme il l'avait toujours fait avant.
    Les larmes coulèrent le long de ses joues. Hoquet. Il reprit en prenant une grande inspiration haletante.

    -          Et puis je t'ai retrouvée. Je lui avais promis de veiller sur sa sœur. Elle savait que son Don allait t'être transmis. Mais maintenant, toi aussi tu es partie. Et tout est de ma faute. Je suis... désolé, pardon... Pardon à vous deux...
    Il s'approcha de son visage; caressa ses cheveux d'une main tremblante.
    -          Maintenant... Le Don n'est peut-être plus en toi, mais tu es là-haut. Avec elle. Tu dors. Tu dors pour l'éternité. Et dans ton sommeil, plus rien... ne pourras jamais  plus t'atteindre.

    Ces derniers mots furent à peine audibles, tant sa rage et son désepoir s'étranglaient dans sa gorge. Jaris pleura longuement sur la jeune femme qui cristallisait de plus en plus vite dans sa robe de soie depuis le coucher du soleil. Il sentait à présent le visage de la belle durcir sous ses mains, lentement, devenant statue de verre au fil des secondes. Il posa son regard sur ses yeux clos. Elle n'avait pas bougé, son visage était toujours scellé dans une expression de paix et de repos infini. Le sommeil l'avait emportée, et bientôt, elle deviendrait une statue de glace, qui finirait par disparaître à son tour. Il en était ainsi pour eux. Ceux de l'Hiver. La mort pactisait avec le froid, offrant une ultime vie au corps inanimé du défunt. Il se figeait en une statue de glace, semblant flotter hors du temps telle une créature immortelle.

    Jaris déposa ses doigts sur les lèvres brûlantes de froid de la jeune femme. Une violente vague lui retourna le coeur comme un coup porté à l'estomac ; il chercha son souffle à grandes ouvertures de la mâchoires. Le désespoir le noyait littéralement. « Ça ne va pas recommencer, c'est pas possible... » Les lèvres de la belle figée dans son sommeil se gercèrent, se vernirent, puis virèrent au blanc. Sous sa peau tournoyaient mille tâches blanches qui achevaient de donner à la jeune femme un teint plus pâle que la mort elle-même. Avant qu'elle ne l'abandonne à jamais, comme un dernier appel désespéré, Jaris déposa ses lèvres sur les siennes, ses doigts frissonant toujours dans les cheveux de sa belle.

    -          Pardonne-moi...

    Et sans plus un regard pour celle qu'il aimait, il s'enfuit, lentement d'abord, puis courut hors de la salle, les mélodies de piano tournoyant dans son esprit ravagé par les remords et la douleur.
     
     
     

    ****


    Suffocation.
    Soupir.

    Le froid crépite, hurle, siffle. Sa proie lui échappe, il le sent. Le feu le brûle ;  le froid bat en retraite. La mort, à ses côtés, retourne se tapir dans l'ombre du feu qui grandit, guettant avec sa patience infinie le moment où il s'éteindra à nouveau, et où le froid reprendra enfin ses droits sur la nature.

    Une larme perla, roula, longea sa joue tremblante, tomba sur sa clavicule égratignée, courant de long de la cicatrice qui plongeait sur son sein. Larme, désespoir. Le visage de pierre figé dans le temps se fissura soudain. Frémissement, souffle, et...

    Explosion.

    Les débris de glace éclatèrent du corps, comme une vitre que l'on fait voler en éclats, en parsemant l'air de milliers de cristaux scintillants.
     
    Soupir, suffocation... Gémissement.
    Une inspiration profonde et brusque.

    Sa poitrine se souleva, s'abaissa, vibrant d'un feu frémissant qui tendait à reprendre le contrôle de son corps. Son souffle était saccadé, sifflant, comme celui d'un plongeur en apnée remontant enfin à la surface. Une larme coula, et tomba encore.

    Soupir.
    Ses lèvres s'ouvrirent. Un son aigu s'en échappa, puis un autre, et il en fut ainsi à chaque inspiration: l'air lui brûlait la gorge. Une larme tomba encore, et encore. Son souffle s'apaisa, son cœur ralentit. Le froid se mêlait au feu, ronde infinie des sens, la piano vibra, les larmes coulèrent, le cœur frémit, encore et encore... La neige sombra bien vite dans l'abîme des flammes, qui à leur tour se figèrent dans un vent violent, incontrôlable, porteur de dérision et de suffocation. La tempête régnait. Dans son cœur, son corps et son âme. Dévastatrice, presque meurtrière. Battant, frémissant, pleurant... Le feu et le vent se mêlent et s'accordèrent contre la mort qui, dans un sifflement aigu, rebroussa chemin.


    Suffocation.

     Vaincus par un homme en proie au désespoir d'un amour perdu, la mort et le froid se stoppèrent net dans un râle plaintif, forcés de renoncer à prendre possession du corps qui, depuis longtemps déjà, dormait, drapé de soie, de perles et de jasmin. Suffocante, ses lèvres s'entrouvrirent. Aucun son n'en sortit, alors qu'elles mimaient un nom. Un seul nom. Les lèvres le répétèrent encore et encore, d'abord très lentement, puis plus vite, jusqu'à ce que le nom s'élève dans un gémissement apeuré:

    -          Jaris...

    Le piano vibra.
    Le feu brûla.
    La larme coula.

    Et alors qu'elle allait succomber dans sa robe de soie, ses perles flamboyantes et sa couronne de jasmin, Edhel gémit, ouvrit les yeux, et se réveilla.


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