• Rénovation

    A ce qu'il paraît, Maman avait vu Aznavour au magasin de meubles, l'été dernier. Elle lui avait même fait la bise. Je dois avouer que je n'avais aucune idée de ce à quoi ressemble Aznavour. Je ne l'avais jamais vu. Et comme l'amalgame est vite fait entre ce qu'on ne voit pas et ce qui n'existe pas, Aznavour était pour moi comme l'une de ces histoires dont je connais vaguement les tenants et les aboutissants, mais qui, comme je ne les ai jamais vécues, me laissent plutôt indifférente.
    La raison pour laquelle nous étions au magasin de meubles en premier lieu était mon emménagement imminent. Ma honteuse terreur de vivre seule, que je m'étais efforcée de cacher, comme toujours, sous exubérance et excitation, n'avait pas été apaisée par la faune qui grouillait autour de mon appartement. Il y avait, par exemple, ce vieux bonhomme en survêtement bleu turquoise, qui, recroquevillé dans un transat sur la terrasse d'une chicha, tirait consciencieusement sur son tuyau avant de recracher une épaisse fumée blanche qui dissimulait son visage. J'avais toujours l'impression qu'il me fixait lorsque je passais devant lui. Alors que je me laissais conduire sur la route du centre ville par la camionnette du déménagement, j'avais délaissé ce souvenir troublant en même temps que le récit d'une célèbre réminiscence madeleinesque pour regarder les Arènes par la fenêtre. Ses pierres étaient noires de la pollution des voitures, et c'est pour ça qu'on avait monté des échafaudages sur un de ses pans: pour la rafraîchir. D'ici la fin de l'année, avais-je alors espéré, elle sera toute réparée, de l'intérieur comme de l'extérieur. J'avais baissé la tête et m'en était retournée à ma lecture.

    Mais à peine avais-je tourné la page que déjà l'année s'était achevée, aussi vite qu'un été. Elle avait été lourde, étouffante, mais traversée ça et là par de brillants orages, qui me faisaient sursauter par leur violence et leur soudaineté, mais qui étaient nécessaires pour laver la ville, parce que cela lui rendait au final sa blancheur et ses pigeons.
    Aux jours de pluie avaient progressivement succédé les nuits de fête, dont les lumières colorées et les mélodies enjouées avaient balayé la noirceur et le silence. Récemment, on s'est remis à faire la fête le jour, pendant les cours même: nous avons fêté le départ à la retraite d'un professeur, qui a donc passé auprès de nous sa dernière année en tant que tel. Nous avons joué de la guitare et chanté en choeur... Aznavour, je vous le donne en mille. Et j'ai pensé que c'était la première fois que je chantais ça, mais alors que les paroles me venaient étrangement naturellement, j'ai réalisé qu'en fait, ça nous était déjà arrivé de chanter cette chanson ensemble. Emmenez-moi au bout de la terre... Emmenez-moi au pays des merveilles... Ca avait une allure de générique de fin joyeusement mélancolique.

    Épilogue. Je suis debout face aux Arènes. J'ai garé un peu plus loin la nouvelle camionnette de déménagement, flanquée d'un logo de lapin blanc aux yeux roses, et d'où s'échappe la voix roulante et roucoulante de Charles. Il fait beau. Enfin c'est vite dit. Il n'y a plus eu d'averses depuis un moment, c'est vrai, mais c'est parce qu'un vent fort s'emploie à repousser du ciel les nuages qui le menacent imperceptiblement.
    Le menton levé, j'observe ce bâtiment centenaire fièrement dressé devant moi. Vous saviez que c'est le monument romain le mieux conservé au monde? Et il suffit qu'on le remarque, ce tas de pierres du centre-ville, il suffit qu'on y fasse un tout petit peu attention pour que l'une des plus grandes civilisations de l'histoire de l'humanité soit ramenée à la vie.
    J'ai passé ici ma première année en tant qu'étudiante, et c'est là que j'ai vu ce monument historique reprendre des couleurs. Son pansement d'échafaudages maintenant retiré, on peut voir qu'il va mieux. Mais toutes les autres pierres noircies ne sont pas encore nettoyées, et cela prendra encore du temps et beaucoup de nouvelles personnes pour s'occuper de lui et l'aimer, avant que toute sa majesté ne lui soit rendue. Enfin quand même, il faut dire les gars de cette année ont été absolument parfaits.

    Tiens, il pleut.


  • Commentaires

    1
    Samedi 3 Octobre 2015 à 13:48

    C'est très tendre. 

    Bisous

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