• Les larmes invisibles

    Les larmes invisibles

    Dors mon Ange - Maeva Méline

    Une obscurité tendue règne sur les couloirs mal éclairés d’un hôpital psychiatrique. Des courants d’air mordants s’engouffrent dans votre dos par instants furtifs, si bien qu’on croirait à la présence de fantômes avide de souvenirs. Pourtant, nulle fenêtre n’est présente dans les couloirs du troisième étage. 

    Un silence entrecoupé des grésillements des plafonniers blancs vous saisit à la gorge comme l’atmosphère lourde et noire d’un cimetière de campagne. Dans ces couloirs étroits, carrelés du sinistre blanc immaculé des hôpitaux, une voix résonne comme celle d’un esprit hantant pour toujours et à jamais les derniers lieux que son corps physique ait connus. 

    C’est une voix de petite fille. Son timbre clair et pâle se répercute en un faible écho sur les murs des couloirs, parvenant dans un murmure saisissant aux oreilles de l’homme qui marchait là. Il ralentit son allure, celle qu’il avait prise pour sortir au plus vite de cet endroit sinistre sans vraiment s’en rendre compte. Il retint ses halètements d’angoisse, afin de mieux entendre cette petite voix qui ajoutait à sa terreur. Quelque part à cet étage, une gamine déambulait comme lui entre ces murs qui semblaient se resserrer autour de vous, probablement aussi terrifiée et désorientée que lui, cherchant une sortie que, peut-être, jamais elle ne trouverait.

    L’homme se mit à courir, retenant ses suffocations, à la recherche de la source de cette voix cristalline. Il fallait qu’il la retrouve. Il fallait qu’il la sorte d’ici. Les esprits assoifés d'innocence et des souvenirs de minutes heureuses l'enserreraient à jamais, si elle restait bloquée entre ces murs, et plus personne ne pourrait rien pour elle.

    Il tourna plusieurs fois, se perdit, puis retrouva son chemin dans de nouveaux couloirs, tous pourtant semblables les uns aux autres. L’hôpital avait été volontairement conçu comme un labyrinthe, mais si l’homme s’égarait, roulant des yeux de panique, il reprenait toujours sa course vers la petite voix qui ne cessait de chantonner sa comptine. Seulement, plus il courait, plus il se rendait compte que la voix n’était pas aussi aiguë que celle d’une enfant. C’était celle d’une adolescente. Et elle ne semblait pas vraiment perdue. Le timbre de cette voix avait-il réellement changé, ou l’homme devenait-il peu à peu fou, à force de se perdre dans les méandres tortueux de la psychiatrie des illuminés ? Il ne le sut jamais, mais continuera toujours pourtant à courir pour sauver du mieux qu'il pourrait des enfants perdus…

    C’était une voix d’adolescente qui s’élevait dans la pénombre de plus en plus étouffante du bâtiment. Une voix sombre comme la mort, au timbre mélancolique et désespéré, si désespéré qu’elle en semble presque enjouée, rejoignant les mots clairs et purs de la petite fille d’autrefois. Une voix pourtant qui semblait avoir perdu la pureté de celle de l’enfant, une voix lourde de chagrins inavouables qui pendaient à son cœur comme des morts au bout d’une corde raide. Désenchantée. Désillusionnée. Et ce qu’elle chante, ce refrain sombre et mort, loue le plus beau des sommeils, l’éternité dans sa plus réelle vérité...

    L’homme redoubla sa vitesse, d’autant plus alarmé que quiconque entendait cette voix chanter aurait pu sans problème tomber dans la spirale infernale de la dépression nerveuse. 

    Au détour d’un couloir, enfin, il se stoppe net, haletant, devant la grille de fer rouillé de la seule cellule qu'il avait croisée qui n’était pas vide. 

    La voix venait de là.

    Une fenêtre perçait le mur carrelé, baignant d’une lumière argentée la pièce plongée dans une pénombre aussi épaisse qu'inquiétante. Assise sur un lit parfaitement fait, disposé dans un axe parfaitement parallèle au mur, elle se tenait droite, dos à la grille de sa cellule. Essoufflé mais soulagé, l’homme s’élança vers la porte, qu’il ouvrit sans difficulté. Il s’avança doucement sans quitter des yeux la silhouette qui se découpait dans la lueur blafarde de la lune.

    Ses cheveux sales et emmêlés dissimulaient un visage pâle, couvert de vieilles entailles profondes, brunes de sang séché. Elle était blonde comme une petite fille,  mais déjà couverte des cicatrices indélébiles que la vie laissait cingler sur les adolescentes. 

    Elle avait pourtant trente ans. 

    Trente ans de peine qui avaient définitivement éteint les lueurs des minutes heureuses dans son regard désormais gris. Sa voix fatiguée chantait encore, comme celle de la petite fille perdue et celle de l’adolescente meurtrie. Sa voix ne vibrait en revanche que d’une mélancolie frappante. Une noirceur tracée amèrement par des larmes invisibles, que le souvenir strident d’une maternité détruite avait fait couler dans un lac perdu dans les collines. Mais dans cette cellule d'hôpital, sur ses joues, ni larmes ni douleur. Une expression vague et absente, témoignant d'une raison recluse dans des souvenirs impalpables. Elle chante simplement son enfance envolée et ses rêves violés, petite fille blonde égarée, jeune adolescente déjà meurtrie par une existence vide de sens.

    L’homme s’approcha d’elle, et sursauta soudain. Jamais il n’avait vu un être humain dans une condition telle que la sienne. La vie avait fait pleurer ses anges sur ce corps amaigri balafré de sang caillé. Il recula vivement, écarquillant les yeux en comprenant soudain l’origine de sa peine. 

    Elle chantait un ange qui s’envolait, la vie qui était plus douce ailleurs, et le temps qui finirait par panser sa douleur. Et dans ses mains, une poupée de chiffon abîmée se laissait caresser comme la petite fille à laquelle elle appartenait le faisait autrefois. La petite fille qui avait eut cette poupée, sa maman ne l’avait vue grandir que six ans. L’ange s’était envolé trop tôt, happé par les abysses d'un soupir que l’on n’attend pas alors. Seule la poupée était restée. Et désormais, sa maman s’accrochait désespérément à ce souvenir si fragile de son ancienne vie presque oubliée.

     

    Ca, personne ne l’a jamais su... Mais c'est bien connu. Le monde ferme ses yeux sur la douleur, et l’on préserve des innocents trop fades pour souffrir en leur cachant des vérités trop sombres pour qu’ils ne les comprennent.

    Sombres crétins.

     


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  • Commentaires

    1
    Faint Profil de Faint
    Mardi 13 Août 2013 à 13:30

    Ton texte est très beau. Tu décris tellement bien l'atmoshère que pour ma part j'étais totalement immergé dans la ma lecture. Tu as une éciture superbe, bonne continuation :')

    2
    Mademoiselle Ariane Profil de Mademoiselle Ariane
    Vendredi 23 Août 2013 à 18:56

    Merci de ton gentil commetaire :)

    3
    Faint Profil de Faint
    Vendredi 23 Août 2013 à 18:57

    C'est avec plaisir :')

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