• Les cygnes ne dansent pas pour les ténèbres

    Les étoiles le guideront

    Birdy - Wings

    Une gorgée. Et deux. Et trois.

    La sensation de l’alcool brûlant sa gorge apaise quelque peu le feu qui ronge son ventre. Soupir. L’éternelle obscurité de l’île caresse sa joue d’une brise tiède. Les mots et les gémissements embrument son esprit comme le rhum rend son souffle plus profond et lent. Peut-être n’était-ce qu’un songe ? Un délicieux songe, plus encore que ceux dans lesquels il s’était laissé sombrer les nuits d’insomnie face aux embruns. Et pourtant il a encore le goût de ses lèvres sucrées sur la langue.

    Elle ne lui a pas souri souvent. Il ne se rappelle pas, en tout cas. La dernière fois, c’était il y a une heure. Un bref rayon de soleil dans un océan de noirceur ; la réalité est terriblement cruelle pour ceux qui ont déjà tout perdu.

    Les étoiles qui constellent l’encre du ciel l’avaient toujours guidé sur les mers de mondes plus différents et mystérieux les uns que les autres. Celles qui brillaient le plus à ses yeux désormais étaient les siens. Deux scintillements secs, forts, libres, éprouvés par toute une vie de solitude, de perte et d’abandon. Il le lui avait dit, il y a bien longtemps : « je lis en vous comme dans un livre ouvert ». Elle a la même lueur dans le regard que toutes les jeunes âmes égarées au gré des notes de Pan. Celle de ceux qui ont été toute leur vie livrés à eux-mêmes. Faites seulement que les notes ne l’envoûtent pas, pas elle… Elle a beau être forte, une orpheline perdue en reste à jamais une, et Pan serait tout à fait capable de la faire succomber au désespoir et à l'angoisse. Faites que les embruns la portent aux nues, loin de la guerre et du sang. Elle le mérite plus que quiconque.

    Son cœur écorche sa poitrine. Mais qu'importe, après tout: il connait bien la douleur de son palpitant saigné à vif, marqué au fer rouge, et le rhum fera passer cela. Comme toujours. Enrobant sa peine et son trouble comme lorsqu'il avait désinfecté la blessure qu'elle avait à la main, l'aure fois... L'alcool noiera sa souffrance, au moins quelques heures. Puis ses pensées sombreront de nouveau à ce souvenir enflammé pourtant si fébrile. Si trouble. Ses mains accrochées à son cou, ses lèvres plantées sur les siennes, et leurs souffles s’entremêlant comme la salvation infernale d’une prison de désirs refoulés. Si ces plumes pouvaient s’envoler pour le reste de leurs vies… Si la brume pouvait les porter là-haut, si haut dans l’océan de ténèbres percé d’étoiles qui les a enveloppés délicatement ce soir que la peine et le sang plus jamais ne maculeraient leur peaux...

    Tout droit jusqu’au matin... L’aube blanche et belle, et la rosée qui perle sur les pétales glacés par la nuit. La tiédeur des rayons du soleil levant après tant d’années de silence éveillerait l’espoir à nouveau. Comme les lèvres suaves de la Sauveuse sur les siennes. Si seulement ses plumes pouvaient la porter plus haut encore qu’il ne la voit. Si ses ailes déchirées, ensanglantées, trempées de l’éclat du ciel et de la lame de la douleur pouvaient seulement l’apaiser. Blessée, brisée, les yeux révulsés et les doigts écorchés, elle continue désespérément de battre des ailes. La fille perdue se bat pour ceux qu’elle aime. La lueur de l’abandon ne peut pas allumer leurs regards. Jamais plus.

    Un grognement à sa droite. Il détourne lentement les yeux de sa flasque et decouvre deux iris secs qui, du fond de l'obscurité de la jungle, le fixent avec colère. Ou peut-être est-ce du mépris. A vrai dire, il s’en fiche. Son cœur bat trop fort, il compresse sa poitrine au point de lui faire mal, et la passion l’étrangle comme un poison insupportable. Délicieusement.

            - Tu aurais vraiment du accepter mon offre.

            - Après tout, peut-être que je n’aurais pas besoin de ton aide avec elle, tu vois.

    Un sourire fatigué fend ses lèvres. Fatigué mais plein d'espoir et de lumière. Le cygne l’aidera à retrouver le chemin de la lumière. Et son cœur sentirait pour toujours le goût sucré de ses lèvres sur les siennes et la chaleur de ses doigts sur sa nuque.

           - Tu penses vraiment que ce baiser signifiait quoi que ce soit ?

           - Plus que tout. Je crois qu’elle commence à me voir comme l’homme que je suis vraiment.

           - Quoi, un pirate estropié avec un problème d’alcool ?

    Coup sec. Il vient de fermer sa flasque et la fait glisser dans sa ceinture, comme pour effacer cette vérité à son regard trouble. Ce gamin n’arrivera pas à l’énerver. Il est plus que ça. Il le sait. Et elle le saura. Il en est certain. En dépit de ce que son père estime, il n’est pas qu’un pirate. Il  a connu la souffrance au moins autant que lui, probablement même plus. La perte d’un frère et d’une femme qui avaient réussi à percer son cynique mur de verre impénétrable peuvent infliger de terribles douleurs à un cœur humain tel que le sien.

           -  Je suis un homme d’honneur, rétorque-t-il.

        - Ah oui ? Alors dis-moi, poursuit l’enfant les mâchoires serrées en s’accroupissant près de lui, qu’est-ce qu’un homme d’honneur comme toi ferait avec un lourd, terrible secret sur la conscience ?

           - Ca dépend de quoi il s’agit, je suppose !

          - Oh, tu vas vite comprendre. C'est à propos de l'homme qu'elle aime. Le père de son fils, tu te rappelles?

    Un glaçon cristallise dans sa conscience. Le rhum ne doit pas le laisser flancher face à ce gosse démoniaque et son sourire visiblement satisfait par l’effet de sa remarque. Pas maintenant.

      - Il est mort, lâche-t-il douloureusement.

     - Non, j’ai bien peur que non, persifle le gamin avec un sourire arrogant et provocateur. Il est bien vivant. Et tu connais pas la meilleure : il est ici, au Pays Imaginaire !

    Sursaut. Frisson. La brise tiède a disparu, un millier de lames de rasoirs glaciales transpercent son cœur d’un seul coup. Le souffle coupé et la main tremblante, étourdi par l’alcool et ces mots gravés en lettres de feu dans son crâne en ébullition, il comprend soudain. Il sait déjà ce que le gosse attend de lui, et le sourire du serpent s’élargi à mesure que sa proie s’emmêle dans les limbes de lignes entremêlées. Elles s’effacent d’elles-mêmes et se redessinent tandis que le poison se diffuse toujours plus vite dans son esprit. Son jeu ne peut être perturbé par des flammèches, certes futiles pour l’instant, mais susceptibles de causer sa perte si elles se développaient trop rapidement. Il ne peut pas prendre ce risque, pas alors que la partie commence enfin à devenir intéressante. Il s’éloigne en tourbillonnant comme un arlequin, le rire fou, porteur du prix du sang sur sa peau blanche comme neige. Il abandonne le pirate à sa torture sentimentale sur un dernier sourire carnassier et une voix mielleuse dont lui seul sait l’art :

          - Je te laisse donc le choix : le lui dire ou pas. Nous allons bien voir quel homme d’honneur tu es vraiment.

    Et il a disparu dans l’obscurité. Aucune fumée, aucun éclat. Les ombres acceuillent leur seigneur dans un silence parfait: il est maître du jeu ici, toutes les cartes lui appartiennent même celles qui n'existent pas encore et qu'il trace à l'encre noire sur sa peau. Après des millénaires de pratique, s'immiscer dans le coeur de ses pions pour broyer un à un leurs espoirs est devenu son morbide plaisir de prédilection. Que les noirs restent de leur côté ; une alliance avec les blancs seraient bien trop dangereuse pour le joueur. Que le pirate reste loin du cygne. S’il veut s’en approcher, il le paiera de d’une mémoire saignée et d’un cœur meurtri.

    Mais pour l'instant, il est seul à nouveau. Seul avec son coeur broyé. Comme il le désirait.

    Le mur de verre commençait à fondre, et fond d’ailleurs toujours pour les plumes qui l’ont caressé un instant. Un sublime instant.

    Un ultime instant.

    Maintenant, il s’en souvient. L’alcool le laisse enfin entrevoir les mots qui avaient fait saigner sa conscience dans un unique soupir à peine audible :

    « C’était la première et la dernière fois. »

    … Mais il pourrait ne pas lui dire, après tout.

    ... Et quand elle s’en apercevrait, elle le haïrait plus que jamais, ne hantant plus son âme que par la colère d’une nouvelle fois où il aurait pris le mauvais chemin.

    Alors il lève les yeux au ciel.

    Les étoiles le guideront vers la bonne décision, comme elles l’ont toujours fait. Jamais elles ne l’ont trahi, jamais elles ne l’ont abandonné. Seules elles ont réussi ce tour de force de loyauté à toute épreuve. Mais les étoiles qui brillent le plus à ses yeux sont les siens, et comment les éviter alors qu’il risque sa vie ici pour toucher du doigt la force et le courage de la majesté brute incarnée. Les prunelles de la liberté maculée sont la première et la deuxième, mais jamais il n’atteindra le matin. Maintenant c’est certain. Horriblement et indubitablement. Car les cygnes ne dansent pas pour les ténèbres.

    Alors il rouvre sa flasque, et fait glisser le liquide sucré et brûlant sur sa langue. Comme un espoir déchu que l’on garde précieusement auprès de soi.

    Une gorgée.

    Et deux.

    … Et trois.


  • Commentaires

    1
    Mardi 19 Novembre 2013 à 21:15

    une question n'a rien à voir , la fille sur le render c'est toii ?

    2
    Mercredi 20 Novembre 2013 à 11:42

    Quel render?

    3
    Mercredi 20 Novembre 2013 à 12:34

    celui de ton header ! :)

    4
    Mercredi 20 Novembre 2013 à 16:27

    Ah! Non, ce n'est pas moi.

    5
    Dimanche 24 Novembre 2013 à 21:22

    ah ok ^^ et ton blog sur alice ouvre quand ? 

    6
    Dimanche 24 Novembre 2013 à 22:35

    C'est une très bonne question à laquelle je ne saurais répondre ^^ L'ami avec qui je le tiens ne s'est pas manifesté à ce sujet... J'aimerais bien l'ouvrir, depuis le temps, m'enfin...

    7
    Lundi 25 Novembre 2013 à 18:57

    j'ai très hâte de le découvrir, j'adore tout ce qui touche à Alice aux pays des merveilles, donc essaie de l'ouvriur, j'ai hâte de voir ce blog ouvrir ses portes ! :)

    8
    Lundi 25 Novembre 2013 à 19:20

    C'est très gentil à toi, mais en vérité, la thématique graphique d'Alice est par rapport au fait que ce blog d'écriture est censé proposer une évasion similaire à celle d'Alice à Wonderland. Donc voilà quoi ^^

    9
    Lundi 25 Novembre 2013 à 19:26

    j'ai très hâte de lire, car j'aime tes écrits, tu écris très bien, et si en plus c'est sur Alice ...remixé à  ton image bien sûr, j'ai hâte!

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