• L'air du... Vent

     
     
     

    Douceur... Et amertume.
     
    Cette main brûlante qui glisse contre la sienne, qui l'abandonne dans les lumières du couchant qui disparait. La main glisse, à regrets, faible et impuissante. Douleur physique aiguë qui perce dans son corps ; souffrance cruelle qui la caresse d'un regard torturé.
    La mort est écartée, mais la nuit s'abat sur leurs âmes, sans pitié.
    Voile sombre du tourment. Les mots ne sont plus que fadaises ; la main glisse, et plus rien ne compte désormais. Abandon consentit ; la lumière éclate, coule sous les voiles blanches.
    Déploiement de l'espoir d'une vie nouvelle, amour imperturbable, et pourtant...
     
    Un rêve s'est éteint, désenchanté.
    La terre n'est que poussière. Ils ignorent comment peindre l'air...
    Soupir. Le désespoir est visible, ou invisible...
     
    Le vent s'élève, comme une complainte silencieuse. Les voiles se dressent, fières. L'ancre se lève, lourde, comme un couperet qui tombe, impassible sentence; et les regards se déchirent.
    Soupirs. Les yeux se ferment ; douleur physique doublée d'une autre, atroce, qui dévore son cœur accablé.
    L'eau le porte, lentement, délicatement. Si lente... elle semble l'inciter à le retenir près d'elle. Elle semble dernière chance...
    Non. Il ne faut pas y penser. Le courant l'entraîne vers la vie meilleure qui l'attend de l'autre côté.
    Autre main, tendre, qui se pose délicatement sur son épaule. Papillon de bienveillance ; murmure imperceptible de chagrin qui grandit, grandit, et monte jusqu'aux cieux. Ces cieux d'or et de sang qui baignent la mer d'une lumière d'angoisse.
     
    La lumière, sombre clarté dans l'immensité du chagrin, caresse la terre et l'eau ensemble ; lien intime et indéfectible entre ces deux mains qui ont glissé il y a un instant. Ces mains, ces deux mains, de ces deux corps tourmentés, déchirés.
     
    L'un est une sinueuse souffrance, hypnotique ; allongé sur la mer, pas à pas vers son avenir de vie et de lumière, il quitte à regret cette main et ce monde qui flotte dans une soie d'or et de miel.
    Cette main halée, ce corps dressé fièrement sur ses pieds, affronte avec un courage vacillant la vérité douloureuse qui lacère son âme affaiblie. Elle semble indifférente à la douleur qui comprime son cœur vibrant de mélancolie, les yeux rivés sur ces voiles blanches qui s'élèvent.
     
    Palpitation.
    Elle suffoque presque. Le poids du silence comprime son corps. Le vent s'élève à nouveau, coure sur sa peau, provoquant. Il tourne et tourbillonne autour d'elle, tentative pour exhorter la souffrance, la transformer en désir, en passion, si sauvage, farouche, incontrôlable, comme un espoir...
    Gémissement ; le vent se glisse dans ses cheveux, porteur d'un parfum familier d'embruns inaccessibles.
    La mer se dessine devant elle, avide d'une nouvelle âme à conquérir.
    Le vent parfumé tourne dans l'air du soir ; le désir exulte dans son cœur... Résister à cette brise enivrante de passion, ce parfum de sel qui monte... Résister à l'appel du large, l'appel de ses yeux, et de sa main douce et chaude... Résister, sinon se noyer dans les torrents qui la poussent en avant.
     
    Qui la poussent...
    A faire... un pas...
     
    Indécis, lent, non désiré, même. Les yeux dans le vague, la respiration soudain saccadée, elle ne rend plus compte de son corps. Son âme s'est perdue, haletante. Son cœur s'enflamme, sa main la hante.
     
    Un autre pas, calculé celui-ci, plus précis, devant l'autre. Elle ne détache pas les yeux de ces voiles meurtrières qui déjà se tournent vers le nord. Encore un pas, rapide et décidé ; un autre, brûlant ; encore un, encore un autre et encore... Elle court, maintenant, à travers les hauts arbres d'émeraude qui s'écartent sur son passage ; ses yeux sont fixés droit devant elle, son visage est tourné vers le ciel ; la lumière et les vents la portent, ils tournent et tourbillonnent, la faisant mirage imperceptible.
     
    Elle court, sauvage, amoureuse ; plus rien ne l'arrête. Elle semble voler par moment, c'est à la prendre pour une nymphe, irréelle danseuse guerrière qui court et court sans cesse dans une danse infernale. Un pas, un autre, tous aussi pressés, impératifs et sans appel.
    Légère, elle file, elle flotte dans l'air du soir, où les parfums du monde tournent autour d'elle ; son esprit s'embrase, la brise devient rafale, déchire le voile noir qu'à jeté la nuit sur son âme ; l'eau violente est devenue torrent agressif, foudroyant la mort impertinente du regard. Son regard, à cette elfe du monde, cavalière qui ne s'arrête pas, qui prend de la vitesse à chaque pas, est fixé vers le nord, où l'amour disparaîtra derrière le soleil couchant ; éternel.
    Mais l'espoir baigne son visage, perle sous ses yeux qui répriment les larmes.
     
    Cours, ma belle, cours, tu as peut-être une chance!
     
    Les embruns chevauchent avec elle, l'accompagnent en destructeurs violents ; la mer l'appelle d'un chant hypnotique ; elle ne voit que son visage affaibli.
    Et soudain.
     
    Les pas se stoppent, net. Elle halète, soupire, suffoque.
    Elle inspire l'air de la mer et ses parfums qui la tourmentent, qui tournent, tournent, tonitruants et imperturbables.
    Son regard contemple les voiles blanches.
    Au loin.
     
    Et le vent tourne, encore, encore. La vie s'élève dans une valse impétueuse, dangereuse. Les effluves de sapin et d'ambre effleurent son visage, qui soupire de soulagement.
    Les voiles sont loin, inaccessibles, mais le vent les portera. Les messages et les paroles de douleur et d'amour, qui laissent le chagrin s'évanouir et disparaître. Le vent portera son âme vers la sienne, il portera sa main à la sienne. Les parfums tournent et s'entremêlent dans l'air du soir, pour ne faire plus qu'un avec la lumière. La brise fonce à travers les marées, galope sur l'eau calme qui l'accueille, monte à nouveau vers les cieux... Mille couleurs sonnent et résonnent ; les pinceaux de la mer peignent la terre des couleurs du ciel qui se teinte d'or et de sang.
    Le vent les portera ; il gonfle les voiles soulagées par les paroles de vie de la forêt, il porte le navire impertinent vers le nord, vers Londres.
     
    Et un homme.
    Allongé près de la balustrade, il ressent ces paroles qui chantent pour lui, sifflantes et agréables ; elles lui insufflent la force de s'accrocher. Il sent une main, tiède et douce, se glisser dans la sienne ; il lève les yeux vers le ciel. Elle est là. Fière, pourtant vacillante, mais son visage le contemple avec courage, si loin soit-elle.
    Soupir.
    Son cœur palpite plus que jamais.
    Plus que pour l'odeur des embruns, plus que pour un nouveau monde, plus que pour elle, même, vers qui le vent l'avait porté.
     
    Il sourit, simplement, et lève une main.
    Un arc de cercle dessiné, si insignifiant pour qui ne connaît pas leur histoire.
    Il suffoque.
    Elle a répondu, princesse du monde, baignée par une lumière d'or et de miel ; une main s'est levée, un parfait cercle s'est décrit dans le ciel qui chantent une promesse... Leurs yeux se rejoignent, comme la mer et la terre, la nuit et le jour. Chagrin et abandon s'éteignent, et laisse place à espoir et passion. Un serment tacite est prononcé, dont le ciel et la mer sont témoins. Une promesse indéfectible, devant ces visages qui sourient de leurs larmes. Une promesse qui les élève dans la lumière.
     
     
    Les yeux se ferment, les mots se taisent. Seuls parlent les esprits... La terre n'est plus poussière. Ils savent comment peindre en mille couleurs...
    L'air... du vent.


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