• Il la lui devait

     Il la lui devait

    Ca fait mal -Sofia Essaïdi

      Un éclair de force  transperça sa poitrine, son épaule, son bras. Il s'effondra; son crâne heurta violemment le sol. Ses sens se troublèrent, sa vision s'embua. Puis un cri, un tremblement, et plus rien.
    Noir. Vide.
      La plénitude avait envahi son corps. La douleur lui était bien étrangère, à présent, et les souvenirs bien lointains. Il en persistait un, tout de même... Un parfum de miel... Un doux parfum... Qui sonnait comme un air familier, un air de piano... Il avait le goût de sa peau sur la sienne... Ses cheveux... Soupir. Douceur. Tout ce qu'il avait à faire, c'était de se laisser aller ; et ce souvenir si agréable qui filait entre ses doigts serait sien pour l'éternité. Il le touchait du bout du doigt, maintenant... Soupir. Mais le souvenir s'en alla de plus belle, tourna autour de lui, puis dans sa tête, dans une ronde effrénée, douloureuse, horrible, lui transperçant la peau, le crâne, le cœur. Hurlement.
    Ses paupières s'ouvrirent. Lourdes. Sa joue contre le sol froid lui fit l'effet d'un coup de poignard. Un parfum de miel chatouilla ses narines. Une main tiède remua dans la sienne. Un faible sourire se dessina sur son visage.
    - Camille...
    - Ca a marché, suffoqua-t-elle.
    Il soupira de soulagement. Elle était vivante. Ses yeux clignèrent un instant, avant de reprendre pieds avec la réalité. Tout lui revint. La grotte, les hommes en noir, Camille, et Roxane qui... Ses poings se serrèrent avec colère. Il se remit sur ses pieds d'un bond, et aperçu avec désarrois cinq corps drapés de noir étalés trente mètres plus bas, en-dessous de la grotte. « Pourtant il y a un instant, ils... » Son regard dériva autour de lui, avant d'être secoué d'un spasme d'effroi.
    - Roxane !


      Il se rua sur son corps allongé au sol. Sa chevelure blonde d'habitude rayonnante encadrait maintenant un visage sans émotion, sans couleur, sans sourire. Et pour cause... Sa main survola avec horreur la longue entaille béante qui s'étirait de la poitrine au bassin de la jeune femme. Son regard se posa à nouveau sur ses yeux. Ses yeux... Il eut une visions d'il y avait quelques semaines à peine ; elle, à genoux dans les jardins, une rose habillant ses cheveux, le sourire éclatant, le visage irradiant la pureté. « Roxane... » La réalité de la pureté même putréfiée et éventrée sous ses yeux lui fit l'effet d'un coup de poignard. La guerre n'avait épargné personne. Pas même une jeune fée qui ne demandait qu'a inspirer un peu de l'air de ce monde. Il recula précipitamment; il manqua de s'écraser au sol, les pieds pris dans un rocher.
    - Tu pourrais faire attention. Je ne suis pas encore morte, tu sais.
      Sursaut. Puis il se reprit. La voix était familière, et toujours vibrante de vie; il soupira. Il aurait eut un rire si son amie blonde n'avait pas... Il dessera les poings, se rendant soudain compte que ses ongles faisaient saigner ses paumes.
    -          Tu dis vraiment n'importe quoi, fit-il sans se retourner.
    -          Tu n'as pas tort...
      Il tiqua devant la froideur de la réponse, et se retourna cette fois-ci.
    -          Pourquoi dis-tu...
      Incompréhension. Horreur. Souffrance. Ces trois émotions se succédèrent en une seconde dans l'esprit piqué à vif du jeune homme. Le souffle lui manquait, il ouvrit la bouche pour inspirer en vain. Son cerveau avait cessé de fonctionner pendant un temps. La mort rôdait, fière, sans pitié. La voix familière ne vibrait plus autant de vie.

    Roxane n'était pas la seule victime.


      Elle lui demanda de poursuivre sa phrase.
      Des larmes perlèrent sous les yeux de l'homme. Elle roulèrent douloureusement sur ses joues, chacun de leur mouvement semblant faire saigner ce corps au plus profond de son être. Il tomba à genoux, les yeux fixés sur ceux, révulsés, de Camille qui gisait là.
    Elle lui dit qu'elle avait besoin d'une promesse de sa part. Que c'était important. Il se rua sur sa main, qu'il saisit avec délicatesse, comme si elle eut été en cristal. Elle qui respirait la vie, la détermination et le courage, mais à présent si frêle; elle lui apparut comme de la porcelaine, fragile, glacée, vulnérable. Il porta lentement sa main à ses lèvres, comme pour réveiller la vie qui s'échappait lentement de son corps tremblant.
    - Tout ce que tu voudras, mon amour.
    Elle lui avoua qu'elle avait une soeur, qu'il fallait qu'il la protège contre ceux qui les avaient attaqués, de gré ou de force. Elle avait choisi ses mots avec soin, comme pour une phrase parfaite avant de... avant de... Prononcer cette longue phrase distinctement avait encore affaiblit davantage la jeune femme qui agonisait au sol. Elle gémit. Ses forces l'abandonnaient. Des cristaux de glace recouvrirent soudain sa main. Son bras. Son corps entier. Sa peau déjà pâle vira au blanc glacé, ses yeux se révulsèrent encore, ses ongles se changèrent en cristaux de glace.

    Elle était de l'Hiver. Elle avait le Don. Il savait ce que cela annonçait.

    Amère, une larme perla sur leurs doigts entrelacés. Une seconde suivit, insupportablement douloureuse.
    Elle assura que c'était important, insista pour qu'il promette. Gémissement. Il se fichait éperdument de cette mystérieuse jeune sœur, à cet instant ; pourtant il jura. Parce qu'il aurait fait n'importe quoi pour elle. Elle lui avait enseigner comment utiliser la Toile, comment tirer des fils de pouvoirs, comment s'en servir. La magie ne l'avait guère intéressé, mais en ce jour, tout était bouleversé. Il entreprit alors de rassembler tout le pouvoir qui grésillait encore en lui, vidant chacune des fibres de son corps de la moindre parcelle de vie dont elle battait. Ses forces faiblirent dangereusement, son cœur cessa presque, ses paupières peinèrent à rester ouvertes. Il se tua presque; c'était pure folie de vouloir soigner dans son état! La magie se mêla à la douleur, tourbillonna dans sa main, et força le contact entre celle-ci et celle de sa bien-aimée. Il souria fatalement. « Une vie pour une vie, c'est bien ce que tu disais, hein? »
    - Je vais te soigner, tout ira bien.
    Elle souriait. Elle répéta que oui, que tout irait bien. Parfaitement bien. Elle souriait dérisoirement. Dérisoirement apaisante. Comme elle l'avait toujours été. Oui, il aurait fait n'importe quoi pour elle. Il aurait donné sa vie pour sauver la sienne. Pour sauver cette main fine et glacée qui tremblait dans la sienne. Cette main, toujours froide, qui l'avait caressé, désiré, aimé...

    Cette main qui semblait une forteresse inaccessible tout à coup. Le fil du pouvoir était bloqué. La magie ne suivait pas. Il cru que son pouvoir était trop faible, que la magie ne servait à rien, que jamais elle ne causerait que mort, violence et destruction. Il murmura son nom, s'approchant de son visage glacé. Elle souriait toujours. Elle lui dit encore que tout irait bien, qu'il n'y était pour rien, et qu'elle l'aimait. Il l'embrassa, alors que déjà, le froid reprenait ses droits sur la nature, que ses lèvres devenaient à leur tour morceau de verre, que la vie quittait son corps comme le soleil quittait en ce moment le ciel.

    Il aurait tout fait pour sauver cette main. Cette main qui, cette nuit-là se refusa à sa force vitale. Alors ses yeux d'or doucement se fermèrent, et le froid doucement l'enveloppa, et sa main doucement retomba.  Son corps cristallisa, et devint statue de verre pour une longue éternité.

     

    Elle était partie.

    Un moment d'incompréhension, de peur, d'espoir frémissant encore. Il nia à voix haute. Il nia l'évidence fatale, celle d'un corps glacial pesant entre ses bras, ce corps qui autrefois avait été si brûlant sous ses doigts. Ces yeux qui avaient été si vifs, si malicieux, semblaient soudain être de ces statues qui sombrent au fond des océans. Il enfouit son visage suffoquant dans ces cheveux sombres, avec l'espoir inconscient d'un parfum d'or qui aurait survécu. Le froid lui répondit. Simplement. Fatalement.

    Des sanglots le secouèrent tandis qu'il serrait avec rage un visage sans vie contre sa poitrine. Il hurla. Il hurla son nom de toutes ses forces; un cri désespéré qui retentit dans la montagne, lui rappelant fatalement qu'il était seul. Seul avec la pensée du cadavre encore sanguinolant de sa bien-aimée. Il pleura son nom. Hurla encore. Pleura. Hurla.
       Le souvenir d'un parfum de miel et d'un air de piano hanta ses hurlements de désespoir. Le piano... Les cheveux... « Tout ce qu'il avait à faire, c'était de se laisser aller ; et ce souvenir si agréable qui filait entre ses doigts serait sien pour l'éternité. » Un instant, il était partit. Il avait touché le souvenir du doigt. Puis il était revenu, et Camille l'avait quitté. A jamais. Remplaçant une âme par la sienne dans les profondeurs des ténèbres, sacrifiant sa vie pour sauver celle de l'homme qu'elle avait aimé. 

    ****


      La neige se mit à tomber, lente, comme pour pleurer le départ de sa souveraine. Il avait compris. Il avait compris qu'elle savait parfaitement ce qu'il allait se produire cette nuit. Que les Aléens les tueraient tous, et qu'elle serait la seule rescapée. Elle savait aussi qu'elle ne pouvait se résoudre à ce que ce Don maudit prive son amant d'air et de soleil. Qu'elle le sauverait. Et qu'ainsi, le Don disparaîrait. Lui s'en moquait.

    Il avait comprit que la vie qu'il était prêt à lui donner,

    Il la lui devait.


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