• Grenier

    Ici reposent les vieux articles datant d'il y a deux ans au moins. Je vous préviens, c'est pitoyable. Je les garde juste pour avoir l'impression de ne pas avoir un blog parfaitement vide, en fait.

  • Hop, me revoilà après une certaine absence. Pour fêter ça (oui, et désormais à chaque fois que vous boirez du champagne, vous devrez chanter mes louanges sous forme lyrique de préférence), je vous poste une grosse MAJ de créations graphiques. Au passage, le nouveau design du blog est en création, donc s'il change tout le temps et que certaines choses ne vont pas, c'est normal.

     


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  • Les étoiles le guideront

    Birdy - Wings

    Une gorgée. Et deux. Et trois.

    La sensation de l’alcool brûlant sa gorge apaise quelque peu le feu qui ronge son ventre. Soupir. L’éternelle obscurité de l’île caresse sa joue d’une brise tiède. Les mots et les gémissements embrument son esprit comme le rhum rend son souffle plus profond et lent. Peut-être n’était-ce qu’un songe ? Un délicieux songe, plus encore que ceux dans lesquels il s’était laissé sombrer les nuits d’insomnie face aux embruns. Et pourtant il a encore le goût de ses lèvres sucrées sur la langue.

    Elle ne lui a pas souri souvent. Il ne se rappelle pas, en tout cas. La dernière fois, c’était il y a une heure. Un bref rayon de soleil dans un océan de noirceur ; la réalité est terriblement cruelle pour ceux qui ont déjà tout perdu.

    Les étoiles qui constellent l’encre du ciel l’avaient toujours guidé sur les mers de mondes plus différents et mystérieux les uns que les autres. Celles qui brillaient le plus à ses yeux désormais étaient les siens. Deux scintillements secs, forts, libres, éprouvés par toute une vie de solitude, de perte et d’abandon. Il le lui avait dit, il y a bien longtemps : « je lis en vous comme dans un livre ouvert ». Elle a la même lueur dans le regard que toutes les jeunes âmes égarées au gré des notes de Pan. Celle de ceux qui ont été toute leur vie livrés à eux-mêmes. Faites seulement que les notes ne l’envoûtent pas, pas elle… Elle a beau être forte, une orpheline perdue en reste à jamais une, et Pan serait tout à fait capable de la faire succomber au désespoir et à l'angoisse. Faites que les embruns la portent aux nues, loin de la guerre et du sang. Elle le mérite plus que quiconque.

    Son cœur écorche sa poitrine. Mais qu'importe, après tout: il connait bien la douleur de son palpitant saigné à vif, marqué au fer rouge, et le rhum fera passer cela. Comme toujours. Enrobant sa peine et son trouble comme lorsqu'il avait désinfecté la blessure qu'elle avait à la main, l'aure fois... L'alcool noiera sa souffrance, au moins quelques heures. Puis ses pensées sombreront de nouveau à ce souvenir enflammé pourtant si fébrile. Si trouble. Ses mains accrochées à son cou, ses lèvres plantées sur les siennes, et leurs souffles s’entremêlant comme la salvation infernale d’une prison de désirs refoulés. Si ces plumes pouvaient s’envoler pour le reste de leurs vies… Si la brume pouvait les porter là-haut, si haut dans l’océan de ténèbres percé d’étoiles qui les a enveloppés délicatement ce soir que la peine et le sang plus jamais ne maculeraient leur peaux...

    Tout droit jusqu’au matin... L’aube blanche et belle, et la rosée qui perle sur les pétales glacés par la nuit. La tiédeur des rayons du soleil levant après tant d’années de silence éveillerait l’espoir à nouveau. Comme les lèvres suaves de la Sauveuse sur les siennes. Si seulement ses plumes pouvaient la porter plus haut encore qu’il ne la voit. Si ses ailes déchirées, ensanglantées, trempées de l’éclat du ciel et de la lame de la douleur pouvaient seulement l’apaiser. Blessée, brisée, les yeux révulsés et les doigts écorchés, elle continue désespérément de battre des ailes. La fille perdue se bat pour ceux qu’elle aime. La lueur de l’abandon ne peut pas allumer leurs regards. Jamais plus.

    Un grognement à sa droite. Il détourne lentement les yeux de sa flasque et decouvre deux iris secs qui, du fond de l'obscurité de la jungle, le fixent avec colère. Ou peut-être est-ce du mépris. A vrai dire, il s’en fiche. Son cœur bat trop fort, il compresse sa poitrine au point de lui faire mal, et la passion l’étrangle comme un poison insupportable. Délicieusement.

            - Tu aurais vraiment du accepter mon offre.

            - Après tout, peut-être que je n’aurais pas besoin de ton aide avec elle, tu vois.

    Un sourire fatigué fend ses lèvres. Fatigué mais plein d'espoir et de lumière. Le cygne l’aidera à retrouver le chemin de la lumière. Et son cœur sentirait pour toujours le goût sucré de ses lèvres sur les siennes et la chaleur de ses doigts sur sa nuque.

           - Tu penses vraiment que ce baiser signifiait quoi que ce soit ?

           - Plus que tout. Je crois qu’elle commence à me voir comme l’homme que je suis vraiment.

           - Quoi, un pirate estropié avec un problème d’alcool ?

    Coup sec. Il vient de fermer sa flasque et la fait glisser dans sa ceinture, comme pour effacer cette vérité à son regard trouble. Ce gamin n’arrivera pas à l’énerver. Il est plus que ça. Il le sait. Et elle le saura. Il en est certain. En dépit de ce que son père estime, il n’est pas qu’un pirate. Il  a connu la souffrance au moins autant que lui, probablement même plus. La perte d’un frère et d’une femme qui avaient réussi à percer son cynique mur de verre impénétrable peuvent infliger de terribles douleurs à un cœur humain tel que le sien.

           -  Je suis un homme d’honneur, rétorque-t-il.

        - Ah oui ? Alors dis-moi, poursuit l’enfant les mâchoires serrées en s’accroupissant près de lui, qu’est-ce qu’un homme d’honneur comme toi ferait avec un lourd, terrible secret sur la conscience ?

           - Ca dépend de quoi il s’agit, je suppose !

          - Oh, tu vas vite comprendre. C'est à propos de l'homme qu'elle aime. Le père de son fils, tu te rappelles?

    Un glaçon cristallise dans sa conscience. Le rhum ne doit pas le laisser flancher face à ce gosse démoniaque et son sourire visiblement satisfait par l’effet de sa remarque. Pas maintenant.

      - Il est mort, lâche-t-il douloureusement.

     - Non, j’ai bien peur que non, persifle le gamin avec un sourire arrogant et provocateur. Il est bien vivant. Et tu connais pas la meilleure : il est ici, au Pays Imaginaire !

    Sursaut. Frisson. La brise tiède a disparu, un millier de lames de rasoirs glaciales transpercent son cœur d’un seul coup. Le souffle coupé et la main tremblante, étourdi par l’alcool et ces mots gravés en lettres de feu dans son crâne en ébullition, il comprend soudain. Il sait déjà ce que le gosse attend de lui, et le sourire du serpent s’élargi à mesure que sa proie s’emmêle dans les limbes de lignes entremêlées. Elles s’effacent d’elles-mêmes et se redessinent tandis que le poison se diffuse toujours plus vite dans son esprit. Son jeu ne peut être perturbé par des flammèches, certes futiles pour l’instant, mais susceptibles de causer sa perte si elles se développaient trop rapidement. Il ne peut pas prendre ce risque, pas alors que la partie commence enfin à devenir intéressante. Il s’éloigne en tourbillonnant comme un arlequin, le rire fou, porteur du prix du sang sur sa peau blanche comme neige. Il abandonne le pirate à sa torture sentimentale sur un dernier sourire carnassier et une voix mielleuse dont lui seul sait l’art :

          - Je te laisse donc le choix : le lui dire ou pas. Nous allons bien voir quel homme d’honneur tu es vraiment.

    Et il a disparu dans l’obscurité. Aucune fumée, aucun éclat. Les ombres acceuillent leur seigneur dans un silence parfait: il est maître du jeu ici, toutes les cartes lui appartiennent même celles qui n'existent pas encore et qu'il trace à l'encre noire sur sa peau. Après des millénaires de pratique, s'immiscer dans le coeur de ses pions pour broyer un à un leurs espoirs est devenu son morbide plaisir de prédilection. Que les noirs restent de leur côté ; une alliance avec les blancs seraient bien trop dangereuse pour le joueur. Que le pirate reste loin du cygne. S’il veut s’en approcher, il le paiera de d’une mémoire saignée et d’un cœur meurtri.

    Mais pour l'instant, il est seul à nouveau. Seul avec son coeur broyé. Comme il le désirait.

    Le mur de verre commençait à fondre, et fond d’ailleurs toujours pour les plumes qui l’ont caressé un instant. Un sublime instant.

    Un ultime instant.

    Maintenant, il s’en souvient. L’alcool le laisse enfin entrevoir les mots qui avaient fait saigner sa conscience dans un unique soupir à peine audible :

    « C’était la première et la dernière fois. »

    … Mais il pourrait ne pas lui dire, après tout.

    ... Et quand elle s’en apercevrait, elle le haïrait plus que jamais, ne hantant plus son âme que par la colère d’une nouvelle fois où il aurait pris le mauvais chemin.

    Alors il lève les yeux au ciel.

    Les étoiles le guideront vers la bonne décision, comme elles l’ont toujours fait. Jamais elles ne l’ont trahi, jamais elles ne l’ont abandonné. Seules elles ont réussi ce tour de force de loyauté à toute épreuve. Mais les étoiles qui brillent le plus à ses yeux sont les siens, et comment les éviter alors qu’il risque sa vie ici pour toucher du doigt la force et le courage de la majesté brute incarnée. Les prunelles de la liberté maculée sont la première et la deuxième, mais jamais il n’atteindra le matin. Maintenant c’est certain. Horriblement et indubitablement. Car les cygnes ne dansent pas pour les ténèbres.

    Alors il rouvre sa flasque, et fait glisser le liquide sucré et brûlant sur sa langue. Comme un espoir déchu que l’on garde précieusement auprès de soi.

    Une gorgée.

    Et deux.

    … Et trois.


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  • Pan's watching you

    Blue Stahli - Scrape (Acoustic)

    Debout dans l’obscurité, sa silhouette se découpe dans le ciel parsemé d’étoiles. L’acier au-dessus de lui trempe délicieusement l’encre d’une constellation de mauvais augure. Les ombres envahissent la mer de souvenirs torturés et d’âmes en perditions, et le chant qui s’élève de l’océan ressemble de plus en plus à une complainte : on entendrait presque la flûte de Pan et sa douloureuse mélodie se mêler à leurs voix désespérées. Ils ont dû repousser les sirènes. Peut-être même qu’ils ont tué l’une d’elles. Ils sont encore en mer et déjà une épée ensanglantée plane au-dessus de leurs têtes. Une aura de désirs refoulés et de forces secrètement vacillantes les enveloppe, invisibles sentiments qui s’extériorisent un peu plus au contact de la magie d’ici. Parfait. L’alcool brûle déjà pour la blancheur d’un cygne, semble-t-il, et la passion se mêle à la haine sur les cendres de mémoires éprouvées. Ils seront d’excellentes pièces. Les carreaux sont noirs et blancs : la lune et la nuit ; la haine et l’amour ; la vie et la mort. Et pourtant, s’ils savaient… 

    Il se tient debout sur la falaise, admirant les dernières pièces qui viennent d’elles-mêmes s’ajouter à son jeu d’échecs. Mais entre ses doigts glissent les cartes de cœurs oubliés et de mondes inexplorés que le plus profond de leur être connaît. Mais entre sa tunique et sa peau des jokers uniques se dessinent à mesure que son sourire d’acier déchire ses lèvres rendues mauves par le froid. Dans son invisible chapeau est gardé le secret d’une source salvatrice qui les précipitera dans la prison de ronces noires empoisonnées. Si jamais la pointe les transperce, ils appartiendront aux entrailles de l’île, et rejoindront pour toujours les rayons meurtris de son soleil déchu. Ils n’ont plus caressé cette plage depuis bien longtemps, maintenant… A tel point qu’il semble en avoir totalement oublié la lueur sur les eaux de cristal, et la chaleur qui apaisait quelque peu son visage… 

    Mais en vérité qu’importe. 

    Il lâche un gémissement de douleur. Délicieuse douleur de l’encre qui s’enfonce un peu plus dans ses veines. Ses dents s’aiguisent alors qu’il les dévoile dans ce sourire mystérieux et avide dont lui seul a l’art. 

    Ils ont enfin posé pied à terre. 

    Le sable gris et humide couvre leurs bottes alors qu’ils débarquent, trempés par la pluie et épuisés par le voyage. Ils ont tous cette aura enflammée autour d’eux, en particulier le cygne blanc et son regard perçant. "Rassure-toi, ma belle : tu es des nôtres. Tu finiras par l’accepter. Parce que c’est la seule route que je te laisserais choisir pour retrouver ton fils. La fille perdue trouvera peut-être bien son chemin jusqu’à lui, qui sait ? 

    Mais alors, il sera déjà trop tard. 

    Beaucoup trop tard. 

    Il aura succombé aux notes de la flûte de Pan. Vous êtes tous deux des orphelins, mal-aimés, abandonnés à leur conscience de larmes et de rage, et les pourquoi envahissent votre esprit jusqu’à vous perdre dans les méandres d’un inconscient terrifié par la lueur du soleil. Pourquoi fait-il toujours nuit ici, à votre avis ? Vos âmes, les leurs, les nôtres, ont fait le ciel ainsi. Elles ont fait ce monde entier à l’image de leurs nuances de cendres. Et les ombres du ciel et de la mer coulent dans leurs veines autant que dans les miennes. Et les tiennes en seront bientôt comblées."

    Il a l’air d’un enfant, svelte et frêle, à la peau blanche comme neige et aux yeux verts comme l’espoir. Ne vous laissez pas abuser. L’espoir a depuis bien longtemps quitté son regard, comme celui de tous les enfants perdus. Seul maître du jeu, maître du feu, maître du monde, il l’a dessiné à son image, comme la soif de souffrance se dessine toujours sur sa peau. Son cœur bat d’une excitation nouvelle alors que ces cinq s’enfoncent un peu plus à chaque pas dans la jungle de l’île. Debout sur la falaise, immense, immortel, menaçant, son regard lit dans votre âme, et vous sentez cette substance visqueuse se délecter de vos sentiments les plus troubles. Ne vous laissez pas abuser : c’est un démon sanglant. Et il brûlera toutes les règles pour enflammer l’imagination des enfants perdus et du plus pur croyant. 

    Le feu. Juste pour allumer ses yeux. Et vous entendre hurler.

    Bienvenue au Pays Imaginaire.


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  • Amis du jour, bonjour; amis du soir, bonsoir.

    A la télévision, l'image que l'on donne de soi en tant que journaliste, animateur et autres chroniqueurs est très importante, dans la mesure où l'on est le lien entre le public et l'info, le public et le programme, bref, on est le centre de tous les regards. Mais il y a quelques dizaines d'années, ils ne l'avaient apparemment pas tous compris, ça. La preuve en image, avec les personnages récurrents de la télévision d'aujourd'hui et leurs looks improbables d'il y a quelques dizaines d'années. Hope you'll enjoy!


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  • Elle avait un cœur prêt à englober tous les mondes réunis. Ainsi vêtue de son costume d’apprentie, elle ressemblait véritablement à un ange, ces créatures divines, innocentes et fragiles, remplies d’amour pour les hommes, et prêtes à souffrir pour leur apporter leur secours sans conditions. Ses deux longues couettes blondes surmontées de barettes en forme d'ailes d'ange tombaient joyeusement de chaque côté de sa tête, tout comme sa jupe lui tombait sur les hanches, la faisant ainsi passer pour une petite fleur. Une jonquille. Elle avait l’air d’une jonquille, blanche et blonde, comme les nuages et le soleil. Ses yeux noisette englobaient le monde d’un regard curieux et émerveillé par le moindre souffle de vent dans ses mèches dorées. Et au moindre de ces souffles, un sourire adorable naissait sur son visage clair comme le jour. Elle était la pureté et l’innocence d’une flûte enchantée sur laquelle le temps n’avait pas de prise. Ces gamines avaient vraiment fait de leur petite protégée une enfant digne de son destin. Elle avait pourtant développé les sentiments humains que les créatures d’ici ne faisaient que dénigrer : envie, colère, tristesse, amour. Ils les dénigraient, oui, mais pourquoi au juste ? Pourquoi, alors que ces sentiments qui tourbillonnaient en cette petite fille d’à peine treize ans la rendaient tellement plus… vivante. Elle avait l’air d’un ange, mais un ange rayonnait-il seulement ainsi ? Peut-être était-ce une étoile tombée sur un chemin, que l’on avait ramassée et cajolée de peur que le choc de son atterrissage sur la Terre ne soit trop brutal pour une créature aussi irréelle et scintillante. Peut-être était-ce l’incarnation de l’amour en ces mondes, peut-être descendait-elle du soleil lui-même. Astre d’or régnant sur le ciel au milieu d’étoiles invisibles et de nuages enjoués, il faisait souffler un vent de merveilles sur les étendues fleuries d’une pierre de cristal.

    Elle était pure et fragile comme une perle de rosée, comme le chant d’un oisillon qui s’éveille doucement à l’aube, comme le fruit des rêves de ce papillon jaune qu’elle avait passé une nuit entière à contempler, enfant. Enfant. Elle était passée d’un innocent et bienheureux bébé d’un an et demi à cette magnifique jeune fille que l’on destinait à régner sur l’un des royaumes les plus resplendissants du Monde Magique. Elle était pure et fragile, comme du verre soufflé par les trompettes des anges, et elle son rire s’envolait quand elle courait dans le vent. Petite étoile, ne sais-tu pas ce que tu fais ? Tu pourrais me tuer rien qu’en me regardant comme ça. Je t’ai connue, petite, je t’ai bordée, nourrie, faite rire et pleurer. Mais je ne regrette rien, surtout quand je vois ce que tu es maintenant. La descendante du soleil en personne, l’incarnation de ses rayonnements dans le ciel et sur la Terre.

    Petite fille, tu es idiote. Tu as promis de chérir l’Arbre, tu as posé tes gants de velours blancs sur les feuilles d’émeraude de la lumière de notre monde. Tu as promis d’en prendre soin comme nous le faisons, alors que tu fais partie d’un autre monde. Cet arbre est précieux comme l’eau pour les humains, comme le cristal pour les sorcières. Il est celui qui donne leur premier souffle de vie aux enfants qui naissent dans ces plaines verdoyantes de lumière et d’ombre à la fois. Il est celui qui nous permet de respirer l’air du jour. Mais avec toi, j’ai l’impression de le respirer tellement plus fort. L’air froid glace mes poumons, mais sous ce nouveau jour, une nouvelle vie s’éveille en moi. Ma chère, il semblerait que tu m'ancres dans le temps comme une statue vouée à la terrible 'éternité.

    Mais pourquoi faut-il que tu sois aussi stupide ? Ton amour et ton innocence te perdront, petite, tu finiras par te tuer pour les hommes, pour nous, pour ton monde et pour les réunir tous entre eux. Tu prêcheras bientôt le pardon et la réconciliation, et tu seras huée par beaucoup. Tu seras maudite, désacralisée, tu rouleras au bas des marches de ton piédestal de marbre et d’or, la mâchoire en sang et les yeux révulsés. Un frisson d’horreur me glace l’échine. Petite fille, pour moi, pour les gamines qui se sont occupées de toi, tu seras toujours notre petite étoile, celle qui s’est échouée sur un chemin de graviers et de ronces. Et nous avons confiance en toi. Tu changeras les épines en roses, et le gravier en dalles de cristal. Tu feras régner ta bienveillance sur les mondes, comme le soleil étend paisiblement sa lumière dans le ciel. 

    Mais petite fille, pourquoi restes-tu là ? Es-tu complètement folle ? Folle d’amour peut-être. Folle de vouloir respecter cette promesse qui m’a parue si anodine tout à l’heure. Tu as promis de chérir l’Arbre qui insuffle air et eau à nos prairies, et le danger qui le menace maintenant, tu veux le combattre pour respecter ta promesse. Tu risques ta vie, idiote, le sais-tu seulement ?! 

    - Flora, je t’ordonne de revenir ici !

    J’ai hurlé. Plusieurs fois, je crois. Bon sang, pourquoi as-tu promis. Pourquoi aimes-tu autant. Pourquoi est-ce que mon sang bouillonne comme un torrent de lave quand je te sens en danger. Pourquoi, pourquoi, pourquoi. Et alors que ces pourquoi tambourinent contre mon crâne aussi douloureusement que mon cœur contre ma poitrine, je continue de hurler et de t’insulter pour te faire réagir. Reviens ici, stupide gamine, tu vas te tuer ! Mais tu refuses obstinément. Et à travers le vacarme de l’eau qui me terrifie et qui gronde comme un orage, je distingue une faille dans ta voix. Elle a tremblé, petite fille. Est-ce que tu pleures ? 

    Je me laisse choir sur le marbre de fontaine en lévitation qui menace de s’écrouler sous les torrents qui forcent sa carapace. Je te vois pousser de toutes tes maigres forces contre cette vanne. Ton corps se tord sur ton balai, tu forces autant que tu peux contre la pierre, et j’ai peur que ton épaule ne se brise contre elle. La pierre de cristal éclate dans mon esprit, les larmes, les hurlements, les miens ou les tiens, je ne sais pas, je ne sais plus… Et le sang qui tâche ta robe immaculée… Je me relève en hurlant encore une fois que tu es stupide. Pourquoi respectes-tu cette foutue promesse ?! Idiote… idiote… Idiote de gamine amoureuse de la vie et du soleil, mais pourquoi est-ce que j’endure ça quand tu es près de moi ?! 

    Mes cheveux noirs semblent couler comme de l’encre devant mes yeux, ou bien est-ce un torrent de larme qui brouille ma vision et m’empêche de discerner tes traits angoissés, je ne sais pas. Je ne peux que sentir ma rage bouillir dans mes veines. Je n’ai aucune moyen d’intervenir, loin de toi, perché à une quinzaine de mètres sur l’étage supérieur de cette fontaine en lévitation que je ne peux gravir. Elle menace d’éclater, et de laisser une inondation sans précédent recouvrir ce monde, ses prairies verdoyantes, son soleil, et plus important que tout, l’Arbre de Vie. Et toi, que fais-tu ? Tu accours en-dessous du marbre qui semble prêt à éclater à chaque instant, comme si une aiguille s’approchait dangereusement d’un ballon gonflé à bloc. Tu accours pour ouvrir une vanne qui laisserait l'eau se déverser dans le lit d’un fleuve asséché alimentant des kilomètres plus loins l’Arbre de Vie. Tu accours pour respecter ta promesse, pour prouver ton amour du monde et de ses merveilles, pour prouver ta descendance directe des astres du jour et de la nuit. J’ai envie de te hurler que j’ai compris, que tu es un véritable ange, et qui si les autres ne l’ont pas encore vu - ce qui m’étonnerais… moi je l’ai vu. Moi je sais, et j’ai l’impression qu’une main gantée de velours blanc arrache mon cœur pour le tordre entre ses doigts alors que je me rends compte de cette horrible vérités. Je sais que tu es belle comme un coeur, prête à aimer tous les mondes réunis. Je sais que tu resteras sous cette fontaine prête à s’écrouler sur toi et à nous tuer tous les deux, à ne faire de ce monde plus qu’un souvenir. Tu resteras et tu forceras jusqu’à ce que cette vanne s’ouvre. Parce que tu es un ange. Parce que tu es une étoile aux rayons de soleil.

    Parce tu aimes.

    Et ça m’est insupportable.

    - Flora, espèce gamine sans cœur, pourquoi tu fais ça ? Tu vas te tuer si tu restes là, reviens ici, c’est un ordre !

    - Non ! 

    Tu as lâché ce seul mot d’une force telle que j’en suis pétrifié, mes larmes elles-mêmes semblent se figer sur mes joues balayées par l’encre et la nuit.

    - C’est absolument hors de question ! continues-tu de hurler tandis que tu forces toujours sur la vanne en contenant tes sanglots. Tu ne peux pas faire de magie, tu en as la formelle interdiction, ça va te tuer si tu le fais ! Et moi j’ai perdu un de mes gants, je ne peux plus en faire non plus ! Alors il faut bien que quelqu’un ouvre cette vanne !

    J’ai interdiction d’utiliser la magie, et cette gosse ose me le rappeler dans un moment pareil ?! Idiote, bon sang, idiote ! Et en plus, elle a laissé se perdre l’un de ses gants ! Mais ce n’est pas vrai, mais quelle conne, cette gosse ! D’un claquement de doigt, d’un seul coup sec, je pourrais faire cesser cette tension ridicule d’abomination, je pourrais réparer cette fontaine suspendue dans les airs qui pourrait là, tout de suite, te noyer dans un seul craquement. Je pourrais te ramener près de moi, je pourrais embrasser tes cheveux en pleurant d’angoisse refoulée trop violemment. J’ai l’impression que mon cœur s’effrite dans ma poitrine, ou bien il bat si fort contre mes tempes que je ne m’entends même plus penser et mon cerveau fond en même temps que ma perception sensitive.

    - Tu es ridicule !

    - Non ! J’ai fait une promesse ! Celle de protéger et de chérir l’Arbre de Vie, et je me dois de respecter cette promesse !

    Et voilà que tu recommences... mais c'est pas vrai, à la fin ! Je cris à l’obstination et à l’inconscience puérile, je crois à l’innocence profonde d’une enfant qui veut aimer toute la Terre. Je te hais de me faire me sentir ainsi, pourquoi est-ce que je fonds de rage quand je te sens en danger ? Jamais je n’ai ressentis pareille émotion. Ta part d’humaine te rends tellement vivante... une aura étoilée t’enveloppe comme un cocon de nuage. Tu me touches tellement, petite étoile, si tu savais, ça m’est insupportable. Tu veux te sacrifier pour un monde qui n’est pas le tien, pour d’autres que tu ne connais pas, pour une lune que tu n’as jamais vue. Tu tangues, suffoquant sous la pression et le manque d’air, alors que le soupir se glisse près de toi, je le sens… Avide, il remonte le long de ton corps tendu, il caresse ta joue… 

    Mon coeur s'arrête. Le temps se fige. Et avant qu'il ne se mette à rire, j'ai compris trop tard qu'il était déjà parti. 

    La fontaine a craqué.

    Et tu étais dessous.

    *****

    J’ai l’impression d’être vivant, près de toi. Est-ce que tu fais ça à tout le monde, où est-ce seulement à moi que tu montres ainsi tes rayons d’or dans toute leur splendeur ? Mon souffle apaisé s’est élevé au-dessus des torrents, et je te regarde me serrer dans tes bras en pleurant ta douleur. J'espère que tu ne t'es pas fait mal. Trempée par la rivière, tu es près de tes amies, ces apprenties qui t’ont bordée, nourrie, faite rire et pleurer. Mon corps sans vie gît sur le rivage du fleuve qui a retrouvé sa vivacité, et tu embrasses mon front en suffoquant comme si on avait brisé ton épaule de verre. Une ombre passe sur le visage de mon souffle qui s’attache encore un peu à tes rayons de soleil.

    J’ai claqué des doigts.

    Je l’ai fait pour te sauver. Et tout s’est bien terminé, heureusement. Mon seul regret est de ne pas avoir pu embrasser les rayons de lumière qui tombent en deux couettes le long de ton dos secoué de sanglots.

    Petite fille, continues à rayonner sur ceux qui t’entourent comme tu l’as fait inconsciemment sur moi. Tu es digne de ton destin, ma belle, tu feras se sentir vivantes les moindres fleurs de ton royaume de magie et de soleil.

    Petite fille, continues de rire et d'aimer le monde.

    Et arrête de pleurer, tu as l’air ridicule.  


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