• Arrête de pleurer, tu as l'air ridicule

    Elle avait un cœur prêt à englober tous les mondes réunis. Ainsi vêtue de son costume d’apprentie, elle ressemblait véritablement à un ange, ces créatures divines, innocentes et fragiles, remplies d’amour pour les hommes, et prêtes à souffrir pour leur apporter leur secours sans conditions. Ses deux longues couettes blondes surmontées de barettes en forme d'ailes d'ange tombaient joyeusement de chaque côté de sa tête, tout comme sa jupe lui tombait sur les hanches, la faisant ainsi passer pour une petite fleur. Une jonquille. Elle avait l’air d’une jonquille, blanche et blonde, comme les nuages et le soleil. Ses yeux noisette englobaient le monde d’un regard curieux et émerveillé par le moindre souffle de vent dans ses mèches dorées. Et au moindre de ces souffles, un sourire adorable naissait sur son visage clair comme le jour. Elle était la pureté et l’innocence d’une flûte enchantée sur laquelle le temps n’avait pas de prise. Ces gamines avaient vraiment fait de leur petite protégée une enfant digne de son destin. Elle avait pourtant développé les sentiments humains que les créatures d’ici ne faisaient que dénigrer : envie, colère, tristesse, amour. Ils les dénigraient, oui, mais pourquoi au juste ? Pourquoi, alors que ces sentiments qui tourbillonnaient en cette petite fille d’à peine treize ans la rendaient tellement plus… vivante. Elle avait l’air d’un ange, mais un ange rayonnait-il seulement ainsi ? Peut-être était-ce une étoile tombée sur un chemin, que l’on avait ramassée et cajolée de peur que le choc de son atterrissage sur la Terre ne soit trop brutal pour une créature aussi irréelle et scintillante. Peut-être était-ce l’incarnation de l’amour en ces mondes, peut-être descendait-elle du soleil lui-même. Astre d’or régnant sur le ciel au milieu d’étoiles invisibles et de nuages enjoués, il faisait souffler un vent de merveilles sur les étendues fleuries d’une pierre de cristal.

    Elle était pure et fragile comme une perle de rosée, comme le chant d’un oisillon qui s’éveille doucement à l’aube, comme le fruit des rêves de ce papillon jaune qu’elle avait passé une nuit entière à contempler, enfant. Enfant. Elle était passée d’un innocent et bienheureux bébé d’un an et demi à cette magnifique jeune fille que l’on destinait à régner sur l’un des royaumes les plus resplendissants du Monde Magique. Elle était pure et fragile, comme du verre soufflé par les trompettes des anges, et elle son rire s’envolait quand elle courait dans le vent. Petite étoile, ne sais-tu pas ce que tu fais ? Tu pourrais me tuer rien qu’en me regardant comme ça. Je t’ai connue, petite, je t’ai bordée, nourrie, faite rire et pleurer. Mais je ne regrette rien, surtout quand je vois ce que tu es maintenant. La descendante du soleil en personne, l’incarnation de ses rayonnements dans le ciel et sur la Terre.

    Petite fille, tu es idiote. Tu as promis de chérir l’Arbre, tu as posé tes gants de velours blancs sur les feuilles d’émeraude de la lumière de notre monde. Tu as promis d’en prendre soin comme nous le faisons, alors que tu fais partie d’un autre monde. Cet arbre est précieux comme l’eau pour les humains, comme le cristal pour les sorcières. Il est celui qui donne leur premier souffle de vie aux enfants qui naissent dans ces plaines verdoyantes de lumière et d’ombre à la fois. Il est celui qui nous permet de respirer l’air du jour. Mais avec toi, j’ai l’impression de le respirer tellement plus fort. L’air froid glace mes poumons, mais sous ce nouveau jour, une nouvelle vie s’éveille en moi. Ma chère, il semblerait que tu m'ancres dans le temps comme une statue vouée à la terrible 'éternité.

    Mais pourquoi faut-il que tu sois aussi stupide ? Ton amour et ton innocence te perdront, petite, tu finiras par te tuer pour les hommes, pour nous, pour ton monde et pour les réunir tous entre eux. Tu prêcheras bientôt le pardon et la réconciliation, et tu seras huée par beaucoup. Tu seras maudite, désacralisée, tu rouleras au bas des marches de ton piédestal de marbre et d’or, la mâchoire en sang et les yeux révulsés. Un frisson d’horreur me glace l’échine. Petite fille, pour moi, pour les gamines qui se sont occupées de toi, tu seras toujours notre petite étoile, celle qui s’est échouée sur un chemin de graviers et de ronces. Et nous avons confiance en toi. Tu changeras les épines en roses, et le gravier en dalles de cristal. Tu feras régner ta bienveillance sur les mondes, comme le soleil étend paisiblement sa lumière dans le ciel. 

    Mais petite fille, pourquoi restes-tu là ? Es-tu complètement folle ? Folle d’amour peut-être. Folle de vouloir respecter cette promesse qui m’a parue si anodine tout à l’heure. Tu as promis de chérir l’Arbre qui insuffle air et eau à nos prairies, et le danger qui le menace maintenant, tu veux le combattre pour respecter ta promesse. Tu risques ta vie, idiote, le sais-tu seulement ?! 

    - Flora, je t’ordonne de revenir ici !

    J’ai hurlé. Plusieurs fois, je crois. Bon sang, pourquoi as-tu promis. Pourquoi aimes-tu autant. Pourquoi est-ce que mon sang bouillonne comme un torrent de lave quand je te sens en danger. Pourquoi, pourquoi, pourquoi. Et alors que ces pourquoi tambourinent contre mon crâne aussi douloureusement que mon cœur contre ma poitrine, je continue de hurler et de t’insulter pour te faire réagir. Reviens ici, stupide gamine, tu vas te tuer ! Mais tu refuses obstinément. Et à travers le vacarme de l’eau qui me terrifie et qui gronde comme un orage, je distingue une faille dans ta voix. Elle a tremblé, petite fille. Est-ce que tu pleures ? 

    Je me laisse choir sur le marbre de fontaine en lévitation qui menace de s’écrouler sous les torrents qui forcent sa carapace. Je te vois pousser de toutes tes maigres forces contre cette vanne. Ton corps se tord sur ton balai, tu forces autant que tu peux contre la pierre, et j’ai peur que ton épaule ne se brise contre elle. La pierre de cristal éclate dans mon esprit, les larmes, les hurlements, les miens ou les tiens, je ne sais pas, je ne sais plus… Et le sang qui tâche ta robe immaculée… Je me relève en hurlant encore une fois que tu es stupide. Pourquoi respectes-tu cette foutue promesse ?! Idiote… idiote… Idiote de gamine amoureuse de la vie et du soleil, mais pourquoi est-ce que j’endure ça quand tu es près de moi ?! 

    Mes cheveux noirs semblent couler comme de l’encre devant mes yeux, ou bien est-ce un torrent de larme qui brouille ma vision et m’empêche de discerner tes traits angoissés, je ne sais pas. Je ne peux que sentir ma rage bouillir dans mes veines. Je n’ai aucune moyen d’intervenir, loin de toi, perché à une quinzaine de mètres sur l’étage supérieur de cette fontaine en lévitation que je ne peux gravir. Elle menace d’éclater, et de laisser une inondation sans précédent recouvrir ce monde, ses prairies verdoyantes, son soleil, et plus important que tout, l’Arbre de Vie. Et toi, que fais-tu ? Tu accours en-dessous du marbre qui semble prêt à éclater à chaque instant, comme si une aiguille s’approchait dangereusement d’un ballon gonflé à bloc. Tu accours pour ouvrir une vanne qui laisserait l'eau se déverser dans le lit d’un fleuve asséché alimentant des kilomètres plus loins l’Arbre de Vie. Tu accours pour respecter ta promesse, pour prouver ton amour du monde et de ses merveilles, pour prouver ta descendance directe des astres du jour et de la nuit. J’ai envie de te hurler que j’ai compris, que tu es un véritable ange, et qui si les autres ne l’ont pas encore vu - ce qui m’étonnerais… moi je l’ai vu. Moi je sais, et j’ai l’impression qu’une main gantée de velours blanc arrache mon cœur pour le tordre entre ses doigts alors que je me rends compte de cette horrible vérités. Je sais que tu es belle comme un coeur, prête à aimer tous les mondes réunis. Je sais que tu resteras sous cette fontaine prête à s’écrouler sur toi et à nous tuer tous les deux, à ne faire de ce monde plus qu’un souvenir. Tu resteras et tu forceras jusqu’à ce que cette vanne s’ouvre. Parce que tu es un ange. Parce que tu es une étoile aux rayons de soleil.

    Parce tu aimes.

    Et ça m’est insupportable.

    - Flora, espèce gamine sans cœur, pourquoi tu fais ça ? Tu vas te tuer si tu restes là, reviens ici, c’est un ordre !

    - Non ! 

    Tu as lâché ce seul mot d’une force telle que j’en suis pétrifié, mes larmes elles-mêmes semblent se figer sur mes joues balayées par l’encre et la nuit.

    - C’est absolument hors de question ! continues-tu de hurler tandis que tu forces toujours sur la vanne en contenant tes sanglots. Tu ne peux pas faire de magie, tu en as la formelle interdiction, ça va te tuer si tu le fais ! Et moi j’ai perdu un de mes gants, je ne peux plus en faire non plus ! Alors il faut bien que quelqu’un ouvre cette vanne !

    J’ai interdiction d’utiliser la magie, et cette gosse ose me le rappeler dans un moment pareil ?! Idiote, bon sang, idiote ! Et en plus, elle a laissé se perdre l’un de ses gants ! Mais ce n’est pas vrai, mais quelle conne, cette gosse ! D’un claquement de doigt, d’un seul coup sec, je pourrais faire cesser cette tension ridicule d’abomination, je pourrais réparer cette fontaine suspendue dans les airs qui pourrait là, tout de suite, te noyer dans un seul craquement. Je pourrais te ramener près de moi, je pourrais embrasser tes cheveux en pleurant d’angoisse refoulée trop violemment. J’ai l’impression que mon cœur s’effrite dans ma poitrine, ou bien il bat si fort contre mes tempes que je ne m’entends même plus penser et mon cerveau fond en même temps que ma perception sensitive.

    - Tu es ridicule !

    - Non ! J’ai fait une promesse ! Celle de protéger et de chérir l’Arbre de Vie, et je me dois de respecter cette promesse !

    Et voilà que tu recommences... mais c'est pas vrai, à la fin ! Je cris à l’obstination et à l’inconscience puérile, je crois à l’innocence profonde d’une enfant qui veut aimer toute la Terre. Je te hais de me faire me sentir ainsi, pourquoi est-ce que je fonds de rage quand je te sens en danger ? Jamais je n’ai ressentis pareille émotion. Ta part d’humaine te rends tellement vivante... une aura étoilée t’enveloppe comme un cocon de nuage. Tu me touches tellement, petite étoile, si tu savais, ça m’est insupportable. Tu veux te sacrifier pour un monde qui n’est pas le tien, pour d’autres que tu ne connais pas, pour une lune que tu n’as jamais vue. Tu tangues, suffoquant sous la pression et le manque d’air, alors que le soupir se glisse près de toi, je le sens… Avide, il remonte le long de ton corps tendu, il caresse ta joue… 

    Mon coeur s'arrête. Le temps se fige. Et avant qu'il ne se mette à rire, j'ai compris trop tard qu'il était déjà parti. 

    La fontaine a craqué.

    Et tu étais dessous.

    *****

    J’ai l’impression d’être vivant, près de toi. Est-ce que tu fais ça à tout le monde, où est-ce seulement à moi que tu montres ainsi tes rayons d’or dans toute leur splendeur ? Mon souffle apaisé s’est élevé au-dessus des torrents, et je te regarde me serrer dans tes bras en pleurant ta douleur. J'espère que tu ne t'es pas fait mal. Trempée par la rivière, tu es près de tes amies, ces apprenties qui t’ont bordée, nourrie, faite rire et pleurer. Mon corps sans vie gît sur le rivage du fleuve qui a retrouvé sa vivacité, et tu embrasses mon front en suffoquant comme si on avait brisé ton épaule de verre. Une ombre passe sur le visage de mon souffle qui s’attache encore un peu à tes rayons de soleil.

    J’ai claqué des doigts.

    Je l’ai fait pour te sauver. Et tout s’est bien terminé, heureusement. Mon seul regret est de ne pas avoir pu embrasser les rayons de lumière qui tombent en deux couettes le long de ton dos secoué de sanglots.

    Petite fille, continues à rayonner sur ceux qui t’entourent comme tu l’as fait inconsciemment sur moi. Tu es digne de ton destin, ma belle, tu feras se sentir vivantes les moindres fleurs de ton royaume de magie et de soleil.

    Petite fille, continues de rire et d'aimer le monde.

    Et arrête de pleurer, tu as l’air ridicule.  


  • Commentaires

    1
    Manante
    Lundi 14 Octobre 2013 à 06:43

    Au détour d'un chemin, j'ai retrouvé la forêt que tu chéris tant. Loin de mes faubourgs tortueux, je me suis aventurée... J'ai croisé une fille jonquille angélique et j'ai pleuré. Oui je sais, j'ai l'air ridicule.

    2
    Dimanche 20 Octobre 2013 à 22:15

    "Et arrête de pleurer, tu as l’air ridicule. " Hihi quelle belle fin :3.

    3
    Vendredi 25 Octobre 2013 à 00:38

    Vraiment sublime. J'adore ! Bonne continuation à toi ! ♥ 
    Au passage, très joli thème ! 

    4
    Jeudi 31 Octobre 2013 à 23:02

    Merci à vous trois :) Désolée de ne pas avoir répondu plus tôt, je n'ai pas eu accès à un ordinateur depuis un certain temps. Thamné, oui, c'était voulu: la touche d'humour tragique pour signifier que finalement, même s'il est mort, il ne veut pas qu'elle s'apitoie sur son corps... Ce n'était pas ce qu'il voulait en se sacrifiant pour elle.

    Ma belle Manante, pourquoi avoir répondu ceci? Surtout que les gens qui pleurent n'ont pas l'air ridicules... Enfin pas tous, du moins. Et la fille jonquille l'était, puisqu'il ne voulait pas qu'elle pleure pour lui...

    5
    Manante
    Vendredi 1er Novembre 2013 à 09:59

    Mais qui te dit qu'elle veuille que je pleure pour elle?

    6
    Vendredi 1er Novembre 2013 à 10:03

    Ne contourne donc pas la question, vil démon.

    7
    Manante
    Vendredi 1er Novembre 2013 à 10:06

    Je ne suis pas un vil démon, je suis une Manante, soeur des ombres et amie des chats. 

    8
    Vendredi 1er Novembre 2013 à 10:09

    Soeur des ombres et amie des chats? Et tu veux me faire croire que tu n'es pas une créature de l'Enfer? Prend moi pour une pomme, tiens.

    9
    Manante
    Vendredi 1er Novembre 2013 à 10:22

    Ce n'est pas moi qui me cache dans des forêts obscures avec des corbeaux et du poison.

    10
    Vendredi 1er Novembre 2013 à 11:02

    En ce moment, je suis dans la jungle d'une île obscure, avec des pirates et des sirènes plein l'océan. Tiens toi un peu au courant des actus, mince; après, tes accusations ne valent plus un rond!

    11
    Manante
    Vendredi 1er Novembre 2013 à 11:12

    En même temps tu ne me parles plus...

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